virginités d’Anne Kawala

L’hymen comme preuve de la virginité est une contre-vérité. Mais la recherche d’une preuve prouve que le crime est déjà commis. Lequel, je ne sais pas exactement. Peut-être celui du culte de la virginité qui dans l’hymen cherche une justification anatomo-physiologique. Mais virginité, déjà, qu’est-ce à dire ?

Sur wikipédia, la virginité c’est l’état d’une personne qui n’a jamais eu de relations sexuelles. Mais, il y a quand même des constructions sociales et mentales qui ont la peau dure, et qui permettent qu’existent des questions comme : est-ce que deux femmes se bouffant la chatte sans jamais avoir été vagino-pénétrées par la bite d’un homme, est-ce que ces deux femmes sont vierges ? Genre ce sont deux vierges dont l’une, son cul et son sexe vierge en l’air, lèche avec un plaisir non dissimulé et du plat de la langue, le sexe vierge de l’autre ? Ou : quand un mec encule avec délicatesse une fille qui n’a jamais été vagino-pénétrée, ce mec est-il en train de sodomiser une vierge ? Est-ce que cette pucelle se faire prendre le cul par un puceau ? Mais : ces deux femmes qui se bouffaient la chatte tout à l’heure, et dont l’une pénètre maintenant le vagin de l’autre, cette dernière est-elle encore vierge ? A contrario : une relation sexuelle d’un couple hétérosexuel est-elle nécessairement buco, ano, vagino pénétrante ? Et celle d’un couple gay ? Mais médicalement : si une femme se fait examiner au spéculum par gynécologue, est-ce qu’elle est encore vierge ? Est-ce que le sexe de gynécologue importe dans cette équation ?

La masturbation est un cas intéressant : est-ce qu’une femme qui se vagino-pénètre à l’aide d’un gode, d’un dildo, d’un sex-toy est encore vierge ? Si elle n’y prend pas de plaisir, est-elle davantage vierge que si elle jouit, pantelante, le jouet acheté par correspondance entre ses cuisses, tout dégoulinant de mouille ? Est-ce qu’à ce titre là, la masturbation n’est pas une relation à proprement parler, et non une simple pratique ? Une relation avec soi, un apprentissage de son corps, de ses organes sexuels, primaires et secondaires, de leurs creux et leurs pleins, une exploration de leur fonctionnalité ? N’est-ce pas apprendre que le plaisir réside en soi ? Que je peux l’y trouver par moi-même et que j’en suis responsable ? Ça ressemble sacrément à une émancipation. C’est une danse, très belle, très lente, entre Simone Weil et Franz Fanon. C’est les corps qui se préparent au combat dans les danses ritualisées et les rêves. Masturbé, avec mille fantasmes passés sous les paupières closes et cette pensée que penser c’est déjà de l’action, la main crispée sur la chatte, la bite : le corps se prépare. C’est s’armer. C’est savoir le plaisir de son corps est pouvoir dire qu’une relation sans plaisir est une relation ni souhaitée ni souhaitable car l’objet d’une relation sexuelle pour une femme est majoritairement le plaisir que cette relation procure, procure à soi, à partenaire, à soi-partenaire. Cette relation où la responsabilité, l’autonomie, et le désir de cette relation sont effectivement et nécessairement partagées. Ou encore si la relation est une relation, et non une pratique. S’armer de la connaissance du plaisir que son corps peut vivre c’est pouvoir exiger que la relation sexuelle sans plaisir cesse. Le corps est prêt. Il est prêt à jouir. Il est prêt à jouir avec d’autres.

Soit un ovule, dont la durée de vie est de 24 heures

Soit un spermatozoïde, dont la durée de vie est de 72h

Soit l’ovulation ayant lieu à J(règles)-14.

Calculer la distance et la durée pendant laquelle le train A et le train B se rencontreront.

Résultat : la période de fertilité de la femme est de quatre jours et s’étend de J(règles)-17 à J(règles)-13. (Bon, ça n’a pas, dans la réalité la rigueur de ce calcul mathématique, mais tout de même.

Dès lors, ne peut-on pas dure que 24 jours sur 28, ce qui fait 6/7 de son temps, la femme peut avoir des relations sexuelles pour le plaisir du plaisir sans avoir à se poser la question de sa fécondité, de la procréation ? Un homme, à l’inverse, s’il est fertile, l’est tout le temps. En permanence fertile comme il jouit. Alors qu’existe la possibilité de la déliaison plaisir-fertilité chez la femme, elle n’existe pas chez l’homme. Qu’induit ce rapport, je ne sais pas, mais il existe. Ce que je retiens pour le moment, c’est que de temps en temps le sexe d’un homme entouré du sexe d’une femme peut entraîner la procréation. Et que le reste du temps, quand on baise, c’est pour le plaisir que ça procure.

Je retiens que dans nos sociétés être vierge semble signifier encore inconsciemment plutôt que n’avoir jamais eu de relations sexuelles, ne jamais avoir eu de relations hétérosexuelles pouvant mener à la procréation. Et je me dis que cela pourrait traduire l’inversion du rapport mathématique temporel procréation/plaisir par l’ensemble des pratiques sociales qu’induit le culte de la virginité, de manière à ce que la majorité des relations sexuelles aient lieu pour la procréation.

De manière furtive il apparaît, sur wikipédia toujours, que la culte de la virginité se développe dans « sociétés basées sur l’exogamie et la dot foncière. »

Soit : on va chercher ailleurs des partenaires, mais étant donné qu’on a fait un bout de chemin, on veut vraiment être sûr qu’il n’y a pas déjà un polichinelle dans le tiroir, des croisement oui, mais justement : du croisement, pas de l’invasion en cheval de troie.

Soit : dot foncière. Foncière, comme propriété. Comme propriété peut induire relations basées sur le profit pour l’accroissement de propriété – l’accumulation du capital. Comme : l’espoir d’un profit par l’exploitation des possibilités d’échanges. Comme : pour chacune des entreprises familiales, un mariage est un moyen (pseudo-pacifique, pas nécessairement la mariée) d’exploiter les possibilités d’échanges, symboliques, fiduciaires et foncières pour le renforcement de l’endogamie sociale déjà en place.

Je me figure, et ça serait à vérifier, que la plus part de ces sociétés claniques à l’organisation proto-capitaliste sont basées pour la plus part sur une organisation patriarcale. Cependant, je crois également l’inverse : que toute société proto-patriarcale tend vers une organisation capitalisant les ressources au profit des mâles. En somme, qu’il n’y a ni d’œuf ni de poule : j’ai l’intuition que ces deux modèles s’interalimentent.

L’héritier deviendrait le garant du maintien de cet ordre sociétal par l’héritage qu’il a du capital – qui ne doit pas ni s’éparpiller, ni ne doit pas être redistribué. Il est donc, je fantasme un peu, il est donc nécessaire de se garantir la fidélité de l’héritier au clan. Il est nécessaire, je fantasme un peu, il est donc nécessaire que cet enfant soit, dans cet ordre patriarcal, reconnu comme le roi est mort vive le roi, la réincarnation de son père, que son sang soit le sien, le sang du père du fils etc. : le même pour le maintien d’un ordre social s’établissant sur la valeur concédée à la propriété et son accumulation, ce pouvoir-sur, le leur, tout toujours au même, ou alors tout se casserait la gueule – ô joie ! La fidélité du fils, la reproduction du même, ne peut être garantie que par la virginité, c’est-à-dire l’état d’une personne qui n’a jamais connu de relations hétérosexuelles vagino-pénétrantes, la virginité de la femme.

Mais, le plaisir. Une femme qui connaît son corps, de son corps le plaisir peut s’émanciper plus aisément. Le plaisir peut fendre la soumission au devoir familial, au sacrifice exigée des filles – de manière radicale, par la soustraction de la valeur du bien, la virginité elle-même. Une femme, depuis son connaissance du plaisir, peut identifier le rapport non-consenti. L’identifiant, le refuser. Le refusant, c’est elle qui décide de l’advenue de la procréation – elle détient ce pouvoir-ci qui contrarie l’ordre patriarcal.

Hors cet ordre-ci, si elle était l’égale de l’homme dans un modèle capitaliste non patriarcal (je n’ai pas connaissance d’un tel modèle), elle pourrait consentir à un rapport procréatif, avec ou sans plaisir, productif. Mais dès lors la négociation est possible : dis-moi, à quelle valeur estimes-tu la production d’un héritier ? À quelle valeur estimes-tu ma fidélité sexuelle, ta garantie d’avoir plus d’un héritier ?

Dès ces questions posées, dans un cadre capitaliste, qui s’approprie les moyens de production, et la production, la seule réponse possible est celle patriarcale : la femme est un bien comme un autre. La femme sera le ventre qui produira ce même – ce n’est pas une femme, c’est un objet dont la valeur de production est celle garantissant l’exclusivité de la reproduction du même. On pourrait dire que c’est déjà l’objet à l’ère de sa reproductibilité biotechnique. La femme n’aura pas le choix, sera utilisée si nécessaire la violence, le viol. Le plaisir sera condamné sur un autre plan : le plan moral, symbolique. Là où se place exactement le culte de la virginité. L’absence de rapports sexuels. Dont la définition, finalement s’explique par la condamnation en sous-jacence de tous rapports qui permettraient également, hors toute idée de procréation, le plaisir, et l’émancipation qu’il permet aux femmes.

Pour faire passer la pilule, reproduction du même, maintien de l’ordre social, accumulation du capital sans sa redistribution, femme-objet-ventre, viols, absence de plaisir, il est nécessaire que symboliquement la compensation soit forte : sa valeur morale et religieuse recouvre au-delà la pureté, le bien – le symbolique ici bien séparé de ce qu’il recouvre, le veau d’or. Cette pureté trouve sa preuve dans le supposé déchirement de l’hymen. Quand le sang ne vient pas, ou rarement, de ce déchirement mais de l’inconnaissance, parfois réciproque des corps (et c’est pour cela que le maintien du puceau dans un même rapport à sa propre virginité peut aussi être un levier de l’oppression). De cette inconnaissance, et de l’idée qu’un rapport sexuel est un rapport vagino-pénétrant, point, rien d’autre, consacrant une hétéronorme procréative exclusive de toute autre sexualité, toute sexualité liée au seul plaisir (les 6/7 du temps pour la femme). Niant le rapport au plaisir, à la caresse, sont abolies celles qui pourraient éventuellement préparer à cette vagino-pénétration sans violence. Le culte de la virginité est donc celui de la femme qui est violée, pardon, déflorée, pardon, qui écarte les cuisses sans savoir ce qui va se passer, qui se laisse faire, passive, convaincue d’être dans le bien (et, de fait, elle l’incarne, littéralement, elle en est un) ; ce culte est en fait une consécration de la violence, du viol pour que naisse l’héritier. Dès le premier rapport sexuel de la femme, le rapport sexuel se constitue oppression. Il éloigne la femme de son propre corps et l’incite, par la frustration qui lui est imposée, à pouvoir corroborer un discours moralisateur du plaisir.

Je ne sais pas exactement ce qu’il en est, aujourd’hui, du culte de la virginité – hétérosexuelle vagino-pénétrante. Je peux dire qu’il m’a formatée, m’interdisant de considérer certains rapports sexuels plus précoces comme des rapports sexuels. Je peux dire de mon premier rapport hétérosexuel vagino-pénétrant parce que ma connaissance du plaisir était établie, je me branlais beaucoup depuis longtemps et parce que mon partenaire compétent et attentif qu’il m’a procuré beaucoup beaucoup de plaisir, mais tout en même temps qu’il m’a désarçonné. Du fait du culte de la virginité, je n’accordais pas à ce partenaire ma pleine confiance – bref, je ne lui ai pas dit que c’est ma première vagino-pénétration hétérosexuelle, que de celle-ci j’étais vierge, que ça me pesait.

Je peux dire que j’étais heureuse d’être enfin débarrassée de cette encombrante dite-virginité, qu’un monde entier de plaisir m’a semblé s’ouvrir à ce moment là : je devenais libre, mon corps ne serait troqué contre rien – alors même que ce rapport, même si inédit, ne s’inscrivait que dans une continuité, depuis la sexualité que j’avais déjà expérimenté, à celle que j’ai expérimenté depuis.

Délier [hymen] de virginité, c’est s’assurer qu’il ne peut plus y avoir de preuve de la virginité. Ce n’est pas s’assurer qu’il n’y ait plus de culte de la virginité – d’autant que si cette virginité ne peut plus être prouvée, il est à craindre que la répression envers les femmes soit plus importante dans les sociétés capitalistes et patriarcales. Travailler à défaire le culte de la virginité c’est promouvoir l’émancipation, le consentement et moins passif : le plaisir qu’engagent les différentes sexualités dont tous les partenaires sont acteurices. C’est surtout ne pas imposer des standards d’une sexualité, dès lors universalisante. Travailler à défaire le culte de la virginité passe par une lutte féministe nécessairement anti-capitaliste.

Illustration : Anne Kawala

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