Camille

C’est un mauvais souvenir, qui me semble appartenir à une vie antérieure voire à une autre personne, tellement je l’ai enfoui. Deux femmes en ont été les témoins indirects, deux soignantes, qui m’ont aidée à considérer cet évènement pour ce qu’il était : une violence. C’était une violence inutile, portée contre moi-même, née de l’incompétence répandue à parler de sexualité à l’enfant, et de son sexe enclos à la jeune femme.

Cela commença par la sentence d’un médecin : il y avait quelque chose d’obstrué, ce qui expliquait des infections récurrentes. J’introduisis donc des substances dans ce que je me représentais de manière confuse être mon double orifice, douloureux, pour nettoyer et portai des couches de grandes, qui préfiguraient les prochaines règles de l’adolescente. Mais comment cela devrait-il disparaître ?
Je ne dis rien, comme à mon habitude, et on ne chercha pas à m’inclure dans la discussion se rapportant à mon corps, en fait à ma sexualité en devenir. Le médecin parlait à ma mère. Cela disparaîtrait le moment venu – voilà ce qui dut être sa réponse pleine d’allusions, que je compris très bien. J’avais un problème, une anomalie, que je devrai dissimuler le moment venu, voilà pour l’interprétation personnelle.

Cela déboucha sur une supposition médicale, à peine suggérée, celle d’un viol. La femme qui m’avait auscultée avait le regard inquiet et interrogateur, moi j’étais calme, un peu mal à l’aise, je n’avais jamais empli de mots ce creux en moi. La notion de normalité était chez moi mouvante, et la douleur infligée me semblait le juste prix à payer pour l’éradication du problème. Il y avait eu déchirure importante, je ne pus correctement marcher pendant plusieurs jours, je ne pouvais rester assise. Cela aurait mérité des points de suture. J’avais pourtant passé de nombreuses heures sur un fauteuil à écouter un colloque sur Ibsen au Théâtre de la Colline. Cela avait été le prix pour devenir femme. Les rues de Paris m’avaient vue boiteuse, mais fière et libérée d’être devenue femme. J’étais ouverte, dans tous les sens du terme.

Mon hymen était donc un double rempart, voilà pour la représentation. Je savais qu’à la pénétration, cela devrait poser problème. Cela posa problème. Je réclamai de la fermeté et de la force.

La seconde soignante est celle à qui je fis pour la première fois mention de cet évènement, dont la relation, en vertu de l’objectivation qu’elle requière, me fit immédiatement éprouver un sentiment de honte pour la violence qu’il recèle et que je découvrais m’être infligée.

L’entrée de mon vagin porte encore la trace de cette désobstruction sanglante. La normalité de la douleur, devenue salvatrice, détermine un rapport à soi problématique. J’ai sauté d’un problème à un autre, le transformant. Mais par-dessus tout, mon histoire illustre le peu de cas fait de la féminité, y compris par les femmes elles-mêmes : ma féminité, la féminité, se violente. Voilà ce qui est ancré, et qui est plus terrible encore.

Camille.

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