L’œil des loups. Rim Battal. # 1.

MA VIE QUI N’EST PAS LA MIENNE, premier épisode du témoignage-feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal après Hymen – Amen de Roland Cornthwaite.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂


Tu sais, nous avions 9 et 11 ans, je te trouvais belle et drôle, tu avais une certaine profondeur, comme les enfants peuvent être profonds à 9 ans.

Tôt ou tard, il fallait que je prenne la tangente. Que j’invente quelque chose pour vivre, un monde dans le monde. Pour l’instant, allongée sur le ventre, de tout mon poids sur ma chatte, comme pour l’étouffer, je tentais de reprendre des forces après l’ouragan qui venait d’emporter mes petites cabanes de l’enfance, mes Barbie qui se roulaient des pelles et la saveur des romans à l’eau de rose. J’étais amoureux de toi. Voilà, tu es mon amour d’enfance. Je sais, on est cousins et c’est pour ça qu’il ne s’est rien passé, je pense –heureusement, j’ai envie de dire. Et j’ai envie de dire aussi : je t’aime toujours et tu es toujours aussi belle. Et tout ça ne sera, un jour, qu’un mauvais souvenir.

J’étais allongée dans le lit de sa petite sœur et il était venu s’allonger près de moi. Malek avait 20 ans – ou 21 ans, selon les versions – et j’en avais 19 depuis peu. J’étais allongée sans manger depuis 2 jours, dans la chambre de Sora, ma cousine. J’étais remplie de colère et d’épuisement, littéralement abattue comme un arbre. Il était évident qu’avant de se marier, avant de construire une chambre à soi et d’arracher – là où on peut – ce fameux petit revenu qui permettait de disposer de son temps et de soi, je savais que je n’avais pas la main sur mes choix de vie. Ce qui venait de se produire était pourtant d’un autre ordre : je compris de la façon la plus brutale que je n’avais pas voix au chapitre, que mon corps et même les fonds marins de mon corps étaient non seulement des eaux internationales accessibles à qui veut mais que ce qui veut n’allait pas se priver de les explorer, les inspecter et en soumettre le paysage à son idéal esthétique, sa philosophie de vie et ses choix moraux.

Malek et Sora étaient ma petite parenthèse, ma consolation. Ils s’étaient l’une et l’autre attribués cette mission de me remettre sur pied, sans me brusquer, être là, m’épauler. Sora avait fait de sa chambre un sanctuaire d’où toute personne adulte était bannie. Elle m’y apportait plateaux repas auxquels je ne touchais pas, jus et biscuits. Malek arrivait, minuit passé, quand ses parents dormaient enfin du sommeil des justes, il arrivait avec quelques clopes qu’on fumait en scred. Sora s’asseyait en tailleur à la fenêtre qu’illuminait le phare d’Ain Diab à intervalles réguliers. Malek s’allongeait près de moi, parfois me caressait les cheveux. Sora mettait de la musique, des tubes que j’aimais à cette époque-là, Pussy Cat Dolls ou les Guns N’ Roses, Ben Harper. Parfois elle me grattait le dos.

Ça n’allait pas mieux et je serais bien restée dans ce lit toute ma vie ou toute une vie puisque ma vie n’était pas la mienne ainsi qu’on venait de me l’asséner comme un genou dans le bide. La seule raison qui me poussait à en sortir, à vouloir en sortir, de ce lit, de cette chambre, faire des efforts pour en sortir, pour sortir ma tête de dessous cette couette chaude et liquide, d’entre la douce parenthèse Sora – Malek, c’était la perspective des concours d’accès aux grandes écoles qui s’approchait et avec elle, l’espoir de partir, quitter la maison familiale, le plus loin possible.

J’étais allongée, dormais tout le temps sans dormir car dès que le sommeil se faisait sérieux, une douleur sérieuse se faisait sentir dans mon sexe, le souvenir vivace, encore frais, de cette ouverture forcée et brutale de mon sexe par des mains assermentées et brutales, des mains qui acceptaient d’être payées, de vivre de, de payer leur loyer et le pain pour leurs enfants, le café le matin et les vacances en Thaïlande, de les payer en ouvrant brutalement le sexe des jeunes filles pour dire Oui, non, oui, non, avec l’assurance des faussaires, avec tout le sérieux et l’inconséquence du monde, que cette jeune fille est vierge, sans rire, sans déc, que celle-ci ne l’est pas, sans pleurer, en faire métier.

Je me sentais trahie. Mon sexe et moi-même nous sentions trahis, laissés tomber par toutes et tous. J’étais dépossédée de moi-même, j’avais lâché ma béchigue* sans plus lutter. Je ne pouvais, alors, lutter seule contre la badajita déterminée qui s’était organisée face à moi, me poussant vers sa volonté totalitariste. Nous étouffions, mon sexe et moi, si ce n’était cette parenthèse douce, pleine de tendresse, nous serions… je ne sais où nous serions, ce que nous y aurions été, été faire.

Malek était venu ce deuxième soir après le fameux jour, avec des clopes encore et une bouteille de Coca. Il sortait lui-même de dessous sa grosse couette, après de longs mois de tombée dans diverses drogues. Il a bu du Coca au biberon. A un an il en buvait déjà, il n’a jamais cessé. Il avait cet attrait pour tout ce qui lie et qu’heureusement, je n’ai pas. Très jeune, 12 ans ou 13 ans, il avait fumé ses premières cigarettes puis ses premiers joints. Peut-être même les joints avaient-ils précédé les cigarettes. S’en étaient suivies, puisqu’il en avait les moyens et sa chambre à lui, de nombreuses visites des différents couloirs de sa conscience, avec des psychotropes de plus en plus forts, de plus en plus exotiques et sophistiqués, d’abord dans des raves remplies de musiques psychédéliques pour finir par en prendre dans sa chambre, chez lui, tout seul face à lui-même.

Il s’était allongé près de moi et m’avait dit ça, Tu sais, je te trouvais belle blabla, et quelque chose s’était légèrement réparé, partiellement, lorsqu’il avait parlé de profondeur surtout, d’enfance, comme un début de croûte s’était formé sur une plaie qui ne se refermerait jamais tout à fait. Je me suis souvenue comme j’étais moi-même émue par lui, dix ans plus tôt. Et si je n’avais pas eu si peur des zboubs que l’on me décrivait comme une plante carnivore qui nous bouffait la gueule dès qu’on s’approchait trop près d’un garçon, je serai bien allée farfouiller dans son slip, par pure curiosité, pour la science. Le souvenir de cette émotion me fit renouer avec l’amour, tel que je l’avais ressenti enfant, libre et nue de tous les scénarios désabusés et pragmatiques que l’on m’avait soumis ensuite comme seuls possibles. C’était avec cette pierre que j’allais construire mon monde à moi, plus tard. Quand j’en aurais fini avec celui-ci.

Je me redressais sur les coudes et fumais à la fenêtre, assise près de Sora. La lumière du phare se posait sur nos visages jeunes et tristes. Malek avait mis sa musique totalement opaque et inaccessible sans défonce et dansait dans un saroual rapiécé avant que Desigual ne récupère l’esthétique de la précarité pour en faire, à coup de marketing et de bonnasses en robes à patchwork qui ne sont pas plus en possession de leurs corps que je ne l’étais, la nouvelle mode qui coûte un bras. Sora me racontait son premier baiser.

*ballon de rugby

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