L’œil des loups. Rim battal. # 2.

MADAME RIM DE Y, deuxième épisode épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Parce qu’une brutalité ne tombe jamais sans foudre, sans grêle, sans grève des transports et sans trou dans la chaussure et parapluie oublié, il fallait que mon petit copain participe au coup de boule. La à-peine-relation tanguait déjà, certes, mais j’avais espéré qu’il me soutienne, qu’il s’indigne, qu’il dise, Sérieux ? merde. J’arrive. D’autant plus que j’étais dans sa ville, que j’étais venue me réfugier dans sa ville, qui est aussi celle où je suis née, pour fuir la violence de la matriarche, désobéir, fuir sa fureur, son insulte et ses coups.

J’étais partie en sucette main dans la main avec mon imagination. Je le voyais me dire, J’arrive, je nous voyais fuir ensemble, partir je ne sais où, vivre dans des chambres minuscules mais charmantes sur les terrasses des immeubles, je me voyais faire de menus travaux, fabriquer des choses, coudre et broder des habits pour les vendre, et lui, coder à mort pour payer le loyer et nos études, hacker un petit compte en banque de temps en temps pour nous offrir quelques extras en jubilant comme des petits malfrats mignons. Je nous voyais danser sans crainte du lendemain, regarder des films piratés, voyager en stop, loin de nos familles, monter des projets un peu fous et devenir super riches à la fin. Je n’avais pas de plan pour ça mais j’avais sous le coude une grosse ellipse qui fonctionnait à tous les coups, aboutissait à cette image de nous, 30 ans plus tard, riant à gorge déployée au souvenir de notre passé houleux, dans une villa à ELLAY (L.A, Los Angeles) d’une blancheur qui n’a d’égale que celles de nos sourires désormais américains et fluent in english.

Je ne savais pas si j’étais amoureuse de lui. C’était le premier qui avait proposé quelque chose de proche de la définition de jeune couple selon Jeune et Jolie et cela me plaisait bien, me flattait et me rassurait. C’était un début comme un autre. Il était intelligent, menait un doctorat de recherche en biochimie, je le trouvais amusant et rock puisqu’il fabriquait ses propres drogues au laboratoire de la fac et piratait des comptes bancaires à l’autre bout de la planète, pour rigoler. Je ne comprenais pas tout ce qu’il me racontait puisque j’étais romantique et niaise à souhait, je ne comprenais que les mots d’amour réchauffés et les regards ardents tels que décrits dans la littérature classique et chaste que j’arrivais à me procurer. J’avais passé les deux années précédentes à lire tous les Barbara Cartland, à surligner au Stabilo – faute de savoir me masturber – les scènes semi-érotiques quand lui, du haut de ses 23 ans, en avait vu d’autres. Il était malin et menteur mais je n’étais entourée que de malins et de menteurs et mentais moi-même comme un arracheur de dents puisque je n’avais pas le choix. Mentir était la norme, mentir était une stratégie de survie, la seule possibilité d’être un peu soi-même sans disconvenir au discours général.

X avait comme atout spécial une tête de chérubin et des yeux noisettes et miel qui débordaient de gentillesse – il n’était pas gentil – qui faisaient de lui, en terme d’image du moins et de CV, le gendre parfait. Plus encore, son nom de famille, de grande famille de Fès, une sorte d’équivalent à la particule, faisait de lui, quand bien même sa famille était tout à fait désargentée et isolée, un gendre idéal sur le papier. J’étais romantique mais non sans calcul. J’avais absorbé tous les critères qu’il fallait pour chiner un bon mari. Je les avais intériorisés, faits miens, m’étais si éloignée de moi-même, de mes propres désirs, que je peine encore aujourd’hui à les formuler clairement. Je voulais plaire aux miens et surtout aux miennes et cela était entré de façon si insidieuse, leurs envies, leurs projets pour moi qu’ils s’étaient incrustés dans ma peau, m’habitaient de façon si efficace que chacun de mes rêves, chacun de mes fantasmes était sponsorisé par l’ambition officielle et collective : trouver un mari. Un mari bien. C’est-à-dire un mari diplômé et épaulé par une tribu solide qui le soutiendrait, qui me soutiendrait, en cas de coups durs, de claque de la vie, et qui saurait, dans la foulée, dans la mesure du possible, élever toute la famille, élever ma propre famille, mes parents, vers un rang supérieur, me laver de mon nom simple, mon nom qui sentait l’arrivée récente en ville, la deuxième génération seulement à naître en ville et me couronner d’un nom à la musique vieille et authentique, un nom citadin et lettré depuis des siècles, qui ferait s’envoler mon CV avec la grâce d’une feuille d’automne et se poser en haut de la pile reçue par mon futur employeur. Madame Rim de Y. J’étais tiraillée entre mes rêves dingues de rock star et des ambitions de notable de province.

En vrai, si je suis tout à fait honnête, X m’amusait mais ne me plaisait pas. J’aimais aller voir des concerts avec lui, j’aimais le fait qu’il m’aide à travailler mes cours de mathématiques financières, l’idée que mon corps marche dans la rue près d’un corps de garçon qui n’était ni mon père, ni mon frère, ni mon cousin, ni mon oncle. J’aimais le fait qu’il s’entende bien avec ma sœur et mes amies mais notre entente à nous deux était bâtie sur du vent, sur des projections. Quand nous parlions de cinéma, je devais travestir mes goûts pour les rapprocher des siens, la littérature l’ennuyait, encore plus mon transport pour Stendhal ou Maupassant et l’informatique ou la chimie, c’étaient largement mes plus grosses faiblesses alors que c’étaient ses raisons de vivre : je n’avais rien de passionnant à lui raconter à ce sujet-là et j’inclinais la tête sur le côté en souriant dès qu’il abordait l’un de ces deux sujets pour faire semblant de suivre (j’avais appris la technique dans Jeune et Jolie). Je mentais et m’inventais à mesure qu’il m’exposait ses inclinaisons, je penchais la tête encore, je pensais que c’était ainsi qu’on faisait pour ne pas finir vieille fille, parce qu’il ne fallait surtout pas finir vieille fille – je n’aime pas les chats d’appartement – et une fille de 26 ou 27 ans pas mariée encore était déjà une vieille fille.

J’y avais mis du mien. Les quelques pelles roulées, cependant, n’avaient jamais réussi à allumer en moi le moindre tressaillement intérieur. L’intérêt que je nourrissais pour X de Y était, au fond, purement utilitaire, réaliste. Un intérêt d’agenda à mener à bien, un cahier des charges à respecter. D’un côté, ayant bouclé mes 18 ans, il me fallait un petit copain puisque toutes mes amies en avaient un. De l’autre, on me signifiait à la maison que j’étais en âge de me marier, que ça commençait à chauffer pour mes fesses. Qu’il fallait garder en tête ce mari à décrocher au même titre qu’un diplôme, un bon poste. Alors j’ai menti. Oui, j’ai menti. X, si tu me lis, désolée, j’ai menti. Je n’ai jamais regardé Queen of the damned et franchement, rien à battre des vampires. Je savais que c’était ton film préféré de tous les temps, alors j’ai dit que moi aussi. Il fallait que ça commence quelque part, voilà. Sora était chez moi ce jour-là. On discutait, toi et moi, là où on s’était rencontré, c’est-à-dire sur MSN, et tu m’avais dit que c’était ton film préféré parce que j’avais pour pseudo Queen of the damned avec des fleurs fanées et je suis in-ca-pable de me rappeler pourquoi j’avais ce pseudo. Dans la panique j’ai dit Oui, je l’adore moi aussi, mon préféré, et Sora était venue à la rescousse, elle qui l’avait vu au Mégarama, me donna tous les détails, me souffla les répliques et les moments forts du film, me décrivit les personnages à mesure que j’échangeais avec toi autour de cette passion qui n’était pas commune, mais alors pas du tout puisque j’avais, des années plus tard, essayé de regarder le film et je l’avais trouvé à chier.

Désolée, X.

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