L’œil des loups. Rim Battal. # 3

LE RADEAU, troisième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

J’étais arrivée chez ma tante quelques heures plus tôt. Je parlais à peine, sous le choc, essoufflée, profondément triste. Elle ne m’avait pas posé de questions, elle savait déjà. Elle m’avait ouvert ses bras, sa maison, comme d’habitude, si discrète avec sa nièce, si aimante avec sa nièce, elle qui n’aimait pas « les gens » était véritablement amoureuse de son mari, ses enfants, quelques nièces et neveux dont j’avais le privilège de faire partie. Le reste de la famille ne bénéficiait que de ses mondanités, son amabilité, sa générosité financière sans bornes, sans conditions, quand elle ne menait pas secrètement une campagne pour leur nuire, les manipuler, voire les détruire. Elle aimait aussi certains de ses frères et sœurs, pas tous, pas toutes, mais mon père avait une place particulière dans le temple de son cœur et par là même, ma mère, la femme de son frère, était son ennemie directe, en première ligne de sa guerre quotidienne, celle qui a volé son frère sans en être digne, sans être à la hauteur de ce génie, de ce bel homme drôle et fourbe, menteur lui aussi, comme tout le monde, mieux que tout le monde. C’est d’ailleurs mon père qui m’a appris à mentir, même à lui mentir. Il appelait ça « la diplomatie », On ne dit pas « je vais à une boom, papa ! » mais on dit « Je suis invitée à réviser chez une amie », tu comprends ?  
I got it, Papa !

Ma tante avait trouvé en ma mère une digne rivale. Elles se ressemblaient tant, deux femmes fortes, au caractère bien trempé, déterminées, à qui on avait tant refusé le pouvoir public qu’elles ne voulaient plus que ça dans l’intimité, contrôler maris et enfants, frères et sœurs, petites bonnes et collègues de travail, avec la fermeté des dictateurs. Nées toutes deux sous Hassan II, elles avaient été à bonne école. Dès leur rencontre, il se produisit un coup de foudre de guerre ; elles s’étaient jurées haine et désolation sans secouer leurs lèvres, s’étaient acharnées l’une sur l’autre, rythmant ainsi les séparations et les retrouvailles au sein de la famille, privant les cousins de leurs cousines, les frères de leurs sœurs, jusqu’à ce que nous ayons accès à internet et que nous ayons pu enfin dépasser l’embargo imposé tous les six mois.

Nous avions toujours suivi leurs joutes verbales, affrontements entre deux fêtes nationales, coups bas pleuvant d’un côté comme de l’autre en levant les yeux au ciel, ma sœur mon frère et moi, Sora et Malek. Nous regardions les boulets voler au-dessus de nos têtes, soupirions à peine, sans le dire, Elles sont trop bêtes, sans jamais prendre la défense de l’une ou de l’autre, sans jamais un mot de travers ou de condamnation pour l’une ou l’autre. Leur conflit nous dépassait, avait commencé bien avant nos naissances respectives et nous paraissait tel qu’il était réellement : absurde. Nous avions réussi, des années durant à observer une neutralité suisse, à toute épreuve. J’ignorais que j’allais, cette fois-ci me retrouver arme dans les mains de l’une, lame sous la gorge de l’autre, être utilisée pour régler des comptes.

Ce soir-là, sachant que j’avais fui ma mère, sa violence à mon égard, ma tante s’était montrée encore plus compréhensive, plus douce avec moi qu’à l’accoutumée, m’avait préparé mon plat préféré, apporté une glace, massé les épaules. Je me sentais en sécurité dans cet appartement moderne et lumineux, surplombant une des plus belles avenues de Casablanca. On voyait le phare d’Aïn Diab depuis son balcon du 5ème étage. J’étais contente de dormir avec ma cousine, me reposer. Son grand lit d’adulte en chêne massif était mon radeau. J’étais dans une forme de sidération, comme si tout flottait autour de moi ; la réalité était extrêmement pesante et floue, coulait comme une étrange pluie chargée de particules fines sur une fenêtre pas lavée. La violence que je venais de vivre, quand bien même j’en avais vu d’autres, avait passé une limite cette fois-ci. Je n’avais jamais fugué auparavant et je savais que j’allais le payer cher. En attendant, la glace vanille et pistache était bonne et j’avais encore la foi.

Après le dîner, ma tante me rejoint dans la chambre de Sora qui venait de mettre de la musique sur son ordinateur. Il faut que je te dise quelque chose, m’avait annoncé ma tante. Oui, Tata . Je supposais venir le long discours sur les parents, la sacralité des parents, les parents cités tant de fois dans le coran, ce coran que Tata et tous les autres brandissent quand ça les arrange bien, quand ils n’ont pas d’arguments, les parents qui peuvent faire des erreurs mais, peuvent se montrer trop restrictifs mais, violents mais c’est pour notre bien. Je te frappe mais ne laisserai personne te frapper, me disait ma mère, si souvent, refrain tellement ressassé et moi qui pensais, à chaque refrain, qui n’osais pas dire, Protège-moi d’abord de toi, s’il te plaît. Quand tu ne me frappes pas, personne ne me frappe.

Je pensais savoir ce que j’allais entendre. Je me souviens de la gravité de ce moment, de ce genre de moments, et j’en ai tellement vécu, d’autres à d’autres moments, où il faut écouter et écouter des discours bancals, parfois même absurdes, risibles mais posés comme des vérités, des choses essentielles, impossibles à esquiver, des murs ou même des fondations, mais qui sont en vrai des choix, des choix faits par d’autres, des contrats passés par d’autres et qui deviennent, quand on dépend financièrement des autres, deviennent des injonctions, si graves et sans issue, sans aucune possibilité de discussion, de débat, de renouveau, aucun recours. Il y a des ordres et en face, il y a exécution. J’ai eu ta mère au téléphone, mon cœur s’affolait déjà. Je ne voulais surtout pas entendre la suite, j’avais déjà la nausée qui montait. Je ne voulais ni des insultes de ma mère, ni de son pardon. Et je ne voulais surtout pas rentrer chez moi. J’allais rester chez ma tante, si douce, plus ouverte et plus à l’écoute que tous les adultes que je connaissais ou qu’il m’avait été donné de rencontrer, terminer mes études, trouver un travail, me marier avec X de Y ou même avec un Z, trouver un appart tous les deux. Fumer des clopes dans notre salon, aller en boîte, regarder des films et des séries jusqu’à l’aube, mettre la musique super fort, organiser des jam sessions à la maison avec tous nos amis musiciens puis devenir riches. La vie quoi!

J’ai eu ta mère au téléphone, commença ma tante.

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