L’œil des loups. Rim Battal. # 4.

LES RITUELS, quatrième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

J’ai eu ta mère au téléphone, ma fille. C’est un peu délicat. Ce qu’elle te demande, je veux dire.

Dis toujours, pensai-je sans que rien ne me sorte comme voix. J’étais pétrifiée, je craignais le pire, et en effet, c’était bien le pire qui m’attendait.

Elle te demande d’aller chez un gynéco pour vérifier si tu es encore vierge. Demander un certificat. Sans quoi tu ne peux pas retourner chez toi. Elle dit, Tu reviens à la maison, avec le certificat sinon, il y aura mort d’homme.

J’avais beau savoir que c’était une expression – il y aura mort d’homme ou plus précisément « une vie va tomber » – qu’aucune vie ne tomberait, du moins, au sens propre, aucune mort dans l’histoire, mais je prenais ça au sérieux, moi, leurs expressions à la con ne faisaient pas que glisser sur moi, comme des expressions, mais me pénétraient profondément, non pas comme de réelles menaces, mais comme des insultes et se posaient en blessures à chaque fois. Et cette demande, mais alors ! et puis quoi encore ! je n’avais pas les mots, je regardais ma tante avec les yeux écarquillés, mais j’ai rien fait… incrédule, pensais à une blague, espérais que ce soit une blague. Ma tante s’était assise près de moi, avait posé sa main sur mon dos pour me signifier sa bienveillance, avait revêtit, pour l’occasion, ce masque de compassion qui lui va si bien. Je me concentrai pour que mon dos transpire de l’acide et qu’il dissolve la main de ma tante qui hurlerait de douleur devant sa main fumante, en train de disparaître dans une forte odeur de soufre. La main de ma tante restait intacte et j’étais muette.

C’est Sora qui s’était jetée dans le silence en première :
– Quoi ? N’importe quoi !! Elle a rien fait. Elle a juste fumé une clope ! Faut pas en faire des caisses non plus !
– Tu vois quelqu’un ma fille, n’est-pas ? me demanda ma tante, ignorant sa fille.
– Oui, mais… je ne comprends pas le rapport…
Je ne comprenais pas.

Quelques jours plus tôt, c’était un samedi, quelques jours plus tôt, comme tous les samedis, mes parents s’étaient mis devant la télévision pour regarder l’émission du samedi. Un talk show avec de la musique, des concerts sur le plateau et des gens idiots qui disent des bêtises et mettent ainsi en place l’idiot-cratie de demain, les points de QI en moins de la génération future. Ça les amusait, mes parents, d’écouter des conneries, et de savoir que c’étaient des conneries ; c’était leur rituel du samedi, pointer la bêtise chez les autres pour se féliciter de sa propre intelligence, rien de nouveau, c’est un sport universel. Ma sœur et moi, depuis quelques temps, avions développé le nôtre, de rituel. Je suivais des cours déprimants d’économie à la fac en attendant de passer les concours des grandes écoles marocaines que j’avais snobés l’année d’avant. Ma sœur préparait son bac. J’avais 19 ans et elle 17. Tous les samedis, nous achetions une cigarette chacune chez le détaillant et nous nous enfermions dans notre chambre commune. Nous nous installions à la fenêtre, sur le très large rebord de la fenêtre, et fumions chacune sa clope – c’était notre rituel à nous puisque nous n’avions pas le droit de sortir, que c’était exclu, que ce n’était pas dans les usages de toutes façons. Deux fenêtres immenses ouvraient cette chambre qui faisait un angle sur le jardin et donnait aussi sur la rue ; nous l’appelions l’aquarium et en face, habitait un vieux français avec un jeune garçon, à peine notre âge, dans un aquarium semblable. Nous ne comprenions rien, nous ne connaissions rien du monde. Nous voyions seulement un jeune garçon d’à peine notre âge, peut-être plus jeune, toujours torse nu, qui ne sortait jamais lui non plus, peut-être encore moins que ma sœur et moi.

Quand nous fumions nos cigarettes, il arrivait à sa fenêtre, en face de la nôtre et nous nous regardions, nous nous faisions des coucous, jusqu’à ce que le vieux français s’en rende compte et vienne fermer les volets; nous revenions donc à nos moutons, ma sœur et moi. Nos moutons, nous les appelions les champignons, c’était notre code pour parler de garçons. Les champignons. Nous parlions des regards des champignons, des frôlements des champignons, du champignon qui m’avait envoyé un sms, de celui qui proposait à ma sœur de se retrouver au McDo ou au club de billard et faisions des plans d’évasions, inventions des révisions pour aller à des boums, des photocopies à faire d’urgence, un exposé à imprimer et à plastifier chez la papeterie du quartier pour pouvoir faire un tour sur notre Peugeot 103, du côté de cette rue où les garçons jouaient au foot sous le ciel étoilé ou papotaient près du lampadaire.

J’avais mon champignon officiel mais ça n’empêchait pas de rouler une pelle par-ci, une autre par-là, à la recherche de cette fameuse déflagration et du déluge qui supposément s’ensuivait selon Barbara Cartland. Nous fumions nos clopes, mini égratignures dans la respectabilité exigée, mini coup porté à la morale générale qui nous oppressait et que nous ne comprenions qu’en partie, observions sans forcément y adhérer. Nous les fumions dans notre chambre, pour ne pas risquer de croiser une voisine bavarde ou un voisin indiscret dans la rue, ni ces hommes faussement religieux qui nous sermonnaient, quand ils ne devenaient pas violents. L’un d’eux, une fois, avait sorti son tuyau de jardinage et m’avait arrosée pendant plusieurs minutes. Nous nous étions donné rendez-vous avec des copines, pour fêter les notes satisfaisantes que nous venions d’avoir à un contrôle de mathématiques, dans une ruelle à côté du lycée. A peine allumé nos clopes achetées avec les fonds de poches de nos parents, une porte s’ouvre sur un mini jardin, en sort un homme, la cinquantaine, rouge de colère déjà. Il nous traite de putes – comme si c’était une insulte – et nous demande de partir. Je refusai de bouger : la rue était à tout le monde. Il sortit son tuyau, m’arrosa jusqu’à ce que les copines me forcent à m’en aller. Après l’obtention du bac, nous étions revenues, avec des œufs pourris et les avions écrasés sur sa porte.

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