L’œil des loups. Rim Battal. # 5.

UNE FUMÉE SANS FEU, cinquième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂

Il était étrange, ce garçon, au milieu de cette immense maison presque vide, louée meublée, sommairement, avec ses murs fuchsia et ses lampes d’appoint imprimées zèbre. Il osait à peine nous sourire, torse nu à sa fenêtre, alors nous jouions à celle qui le ferait sourire avec force clins d’œil et coucous et grimaces. Nous étions fières avec nos clopes, faisions les grandes, les affranchies, assises en tailleur sur les nôtres, de fenêtres, quand quelqu’un essaya d’ouvrir la porte de la chambre.
-Vous avez fermé à clé ? Ouvrez-moi.

La voix étonnée de ma mère était accompagnée par ce mouvement terrifiant de la poignée qui s’agitait. Nos cœurs s’emballèrent, la panique était totale déjà. On écrase nos cigarettes, les jette par la fenêtre. Pour gagner du temps :

– Attends, je suis en train de me changer, lui dis-je.
– Depuis quand tu ne te changes plus devant moi, me dit ma mère qui a une très grande intelligence du mal, à qui il est presque impossible de mentir. Ouvre cette porte tout de suite !

Et avec cet ordre, des mouvements plus vigoureux secouaient la poignée, mon père était arrivé également. Ouvrez les filles. Nous étions en train de ventiler la chambre avec nos draps et de grands mouvements de bras inutiles et désespérés, aspergions la chambre et nos habits de parfums et déodorants tout à fait suspects. Nos parents, derrière la porte, savaient sans doute déjà, devaient sentir déjà la cigarette, nous étions cuites. J’y vais. J’ouvre.

– Ça sent la cigarette ici…
– C’est parce que la fenêtre est ouverte et je crois que le voisin fume en bas, lui répond ma sœur. Mon père, qui n’aime pas les confrontations était prêt à accueillir ce mensonge.
– Ah oui ? D’accord… dit-il quand ma mère, déjà à la fenêtre, est revenue avec un Zippo jaune.
– Et le briquet est monté avec l’odeur aussi? dit-elle, s’adressant à moi.

J’ai toujours été la première suspecte pour ma mère. Coupable idéale. Première claque. J’avais sans doute une tête à claques, moi qui étais si sage, si l’on comparait mes petites désobéissances avec les frasques d’adolescentes de mon âge, d’adolescents de la famille. Deuxième claque. Ma mère m’avait toujours surveillée de près, me collait à la peau comme une seconde peau, craignait d’affreux scandales qui arriveraient par moi. Ça dégénère. Je ne supplie jamais, ne demande jamais pardon. Troisième claque, je crie. Sans doute avait-elle décelé en moi, très tôt, quelque chose qui la terrifiait, peut-être ce désir naturel et immense qui me meut depuis toujours. Quatrième claque, qui ressemblait plutôt à un coup de poing, je me protège le visage, elle me secoue par le bras, dit des choses que je n’entends plus, que j’ai tellement l’habitude d’entendre que je ne les entends plus. Pute, traînée, toussa. Elle était si indignée par cette clope, cette malheureuse clope, que j’avais la sensation d’être dans un monde parallèle où j’étais accusée de génocide. Mon père est abasourdi. Toi aussi ? demande-t-il à ma sœur, qui n’était pas moins sage que moi, moi qui étais sage comme une image vaguement transgressive, elle était perçue par les parents, contrairement à moi, par tout le monde, comme « une fille sérieuse». Elle était plus diplomate que moi sans doute. Limiter les dégâts. Je répondis à mon père, Non, elle ne fume pas. C’est moi, moi seule. Mon petit frère, qui avait lâché sa Nintendo et déboulé de sa chambre, crie à son tour, Arrête ! aux coups qui ne s’arrêtaient plus, qui devenaient de plus en plus violents. Les cheveux tirés, la tête, le dos, les bras, j’étais ballottée par ma mère qui me sommait d’avouer toutes les horreurs qu’elle m’imaginait faire, qu’elle m’espérait faire pour avoir raison, pour avoir un combat à mener contre l’immoralité et se donner ainsi une raison de vivre.

Mon père revient vaguement à lui-même, empêche enfin ma mère d’aller plus loin dans sa fureur. Avec beaucoup de difficulté, il l’éloigne de moi pendant qu’elle hurle, Lâche-moiiiiiii ou je saute de cette fenêtre ! Ma sœur attrape le briquet que ma mère a fait tomber et le jette par la fenêtre. Mon frère se jette sur les volets pour les fermer, lui qui avait toujours pris au pied de la lettre les promesses suicidaires de ma mère. Cette dernière réussit à se libérer de l’emprise de mon père et défonce la porte à coups de pied avec une force inouïe, elle qui n’est pas plus grande que moi, moi qui suis si petite. Elle arrive à faire un trou dans la porte de façon à ce que le loquet tombe, qu’on ne puisse plus jamais la verrouiller. Mon père la rattrape, réussit à la maîtriser avant qu’elle ne m’accroche de nouveau. Il la traîne, non sans difficulté, dans leur chambre. Ses cris emplissent la maison, sont insupportables. Elle hurle tout un chapelet d’injures à mon endroit, bafouant toute pudeur et blasphémant à souhait. Mon père réussit à l’allonger, je crois, ferme la porte de la chambre parentale.

Je suis prostrée par terre, entre mon lit et le bureau, mon visage est rouge, couvert de larmes et de morve, mes cheveux hirsutes (elle m’en a arraché des mèches). Ma sœur me mouche je crois, car ça me brûle sous le nez, je ne sais plus, je ne parle plus, plus un mot. Je ne pleure plus. Je sens simplement le monde s’effondrer autour de moi, je regarde la marée très basse de ma vie, j’ai pris dix ans d’un coup. Ma mère hurle, Elle va me tuer, je savais qu’elle allait me tuer, cette bâtarde, s’époumone jusqu’à tomber dans les pommes. Un coup je suis responsable des 16 points de suture intimes qui résultent de son premier accouchement sans péridurale, un coup je suis une bâtarde. Faudrait savoir, pensai-je alors que je me tenais au bord d’un gouffre sombre, dans un état de dissociation assez avancé. J’espérais qu’elle dise vrai, que je sois seulement sa fille adoptive, qu’elle me renvoie à une mère naturelle, quelle qu’elle soit, que je puisse repartir sur de bonnes bases, ailleurs. Mon père est au chevet de ma mère, mon frère court lui apporter de l’eau, du sucre, l’asperger de parfum, ils tentent tout pour la calmer, la rendre à elle-même. Ma sœur est terrifiée, elle a les yeux hagards et répète, Ce n’est pas juste, ce n’est pas juste, je vais leur dire que moi aussi, ce n’est pas juste que ce soit toi qui prends tout.

La peur me réveille juste assez pour lui répondre, Surtout pas, ce sera pire encore. Ne dis rien du tout. Tu nies en bloc. Ça ne servait à rien de se faire dérouiller à deux. Et j’aurais été accusée de la dévergonder en plus. Mon père revient à ce moment, se dirige vers moi, je me lève, ne sachant que faire, me colle au mur. Il me fixe droit dans les yeux et dans les siens, je vois la naissance de bébés larmes, lui qui ne pleure jamais, qui n’a jamais pleuré devant nous. Il me dit, d’un ton déçu, humilié, que je ne lui avais jamais connu :

Pourquoi tu as fait ça?

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