L’œil des loups. Rim Battal. # 6

UNE FORME DE FIN DU MONDE, sixième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Je n’avais pas réussi à fermer l’œil de la nuit. Pas avant 7 ou 8h du matin. La fatigue m’avait gagnée toute entière, je m’abandonnais quelques heures. A mon réveil, mon père était allé au marché pour y faire les courses hebdomadaires et ma sœur était à ses cours de soutien en physique et chimie ou autre, je ne sais plus. J’avais simplement senti son bisou se poser sur mon front, dans mon demi-sommeil, mon sommeil cotonneux de malade, avant de quitter la chambre. La maison semblait calme. J’avais faim. J’étais prête à aller fouiller dans la cuisine, à la recherche de quoi me sustenter.

En me redressant sur mon matelas, je constate que le tiroir de ma table de chevet avait disparu ainsi qu’un carnet qui fermait avec un petit cadenas et qui me servait de journal. J’y relatais des amourettes, des petits béguins pour des garçons ou des filles, mes petites transgressions, les musiques que j’aimais, des scènes de films, des citations. Pas de quoi casser trois pattes à un canard, un facebook intime avant facebook, une excuse pour écrire parce que j’aimais ça, que c’était mon lieu à moi, l’écriture, mon champ de maïs inviolable où j’étais libre de courir, manger des bonbons, ma planque. Il y avait aussi des photos faites au jetable avec des amis, ma sœur et moi sur notre Peugeot 103, sillonnant la ville pour ne pas subir 2h durant cette professeure de sciences naturelles qui regardait le plafond pendant tout le cours, pour aller nous acheter des galettes près de cet autre lycée réputé pour sa quantité de bogosses et de nanas cool. Des photos où nous posions comme les Charlie’s Angels dans nos jeans déchirés exprès, nos blouses blanches exigées par le lycée pour les filles seulement, pour couvrir leurs fesses et leurs seins naissants, ne pas déranger les garçons, ces blouses que nous raccourcissions au ras-la-fouf’ chez le retoucheur du coin, parfois entourées de garçons de notre âge sur les photos, nous étions si fières d’avoir des amis garçons, des rockeurs en plus, en tous cas dans leur façon de s’habiller, ils s’en donnaient le style sans prendre le temps de maîtriser aucun instrument, et nous aussi, nous essayions, d’être cool, à la hauteur du cool, ce que nous pensions être cool, c’est-à-dire ce qui nous était présenté comme cool par MTV.

La soirée me revient d’un coup. Je crains le pire. Je regarde l’heure sur mon Nokia 66 et y découvre un texto de mon père « Sors vite de la maison. Va chez une copine jusqu’à mon retour, j’arrive ».

Sans savoir ce que cela voulait dire, je mets trois slips dans mon sac à dos, deux t-shirts, mon chargeur de téléphone et je jette le sac à dos par la fenêtre. Je saute dans mes Converse all star de Derb Ghallef – je m’étais endormie habillée – sors sans bruit de la chambre, me faufile vers la porte de sortie. Dans un contre-jour kubrickien, ma mère apparaît à l’entrée de la cuisine.

– Tu vas où comme ça ? T’as cru que c’était open bar ici ? Tu vas voir ton amant, c’est ça, espèce de traînée. Tu vas faire la pute ? Tu vas partouzer avec tous tes copains satanistes ? prier Satan?

Je n’avais strictement aucune idée de ce dont elle parlait mais je voyais, à ses yeux rouges, qu’elle était habitée par le diable elle-même et que j’allais passer un sale quart d’heure, peut-être plus si je ne me dépêchais pas. J’essaye d’ouvrir la porte pour échapper à ce que je voyais venir comme la Chevrolet Nova de Stuntman Mike sur Arlene, Shanna et Jungle Julia dans Boulevard de la mort, ma mère se jette alors sur moi avec la force redoublée de la folie et me griffe au visage. Il est pas là, ton père. Ton père derrière qui tu te caches, disait-elle en me frappant de nouveau, me griffant le cou. Ton père qui te protège et te gâte, qui va faire de toi une moins que rien, c’est de sa faute si on en est là. Tu n’iras nulle part. Tu resteras là, tu feras le ménage. Tu veux me salir devant tout le monde avec tes frasques! C’est tout ce que tu veux, me ramener un bâtard! Eh bien, tu ne sortiras plus d’ici, ça tombe bien, j’ai besoin d’une bonniche, ici à la maison. Elle me jette sur la tête une serpillière pleine d’eau et de détergeant qui me brûle là où ses ongles ont ôté la peau, me frappe au nez avec un balai, je vois cette fameuse auréole d’oiseaux qui tournent au-dessus de ma tête comme dans les vieux dessins animés, un deuxième coup sur l’oreille et le bruit sourd qui va avec, il me semble que je crie, que je crie fort mais n’arrive plus à me protéger, ne m’entends pas non plus.

Au même moment, mon frère pousse la porte d’entrée, il laisse tomber les miches de pain qu’il était allé chercher à la boulangerie et s’interpose entre ma mère et moi. Arrête, maman, arrête, lui dit-il. Se prend un ou deux coups perdus avant qu’elle ne se rende compte que ce n’était plus mon visage. J’étais sonnée, ahurie, mon frère me crie Sors ! Sors ! Sors ! en retenant tant bien que mal ma mère, plus épaisse que lui, déchaînée, plus puissante dans sa fureur, je sors en courant, dévale les escaliers. Dans le jardin, j’attrape mon sac à dos et franchis la porte de la maison. Ma mère me poursuit mais ne réussit pas à me rattraper. Je cours vite, j’ai toujours couru très vite, record de course dans ma classe d’EPS à tous les âges. Je me sentais libre quand je courais ces petites distances et puissante quand mes profs sifflaient, Bravo! c’est toi la plus rapide sur le 500 mètres ! Je cours jusqu’à chez mon amie Ilham, qui habitait sur la même avenue, 500 mètres plus loin. Ma mère continue de me regarder en criant dans la rue. J’avais plus honte que peur. Je sonne comme s’il y avait eu la guerre dehors, la guerre déclarée, les bombes, les zombies, les oiseaux. Une forme de fin du monde. On m’ouvre, j’entre, je tombe – mais ce n’était pas fini.

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