L’œil des loups. Rim Battal. # 7

LA PATATE CHAUDE, septième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, il est préférable de lire le feuilleton dans l’ordre. Les autres épisodes sont disponibles ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Cela faisait à peine dix minutes que j’étais chez Ilham que ma mère sonnait déjà. Elle était simplement retournée mettre une jellaba pour couvrir son pyjama, des chaussures, et appuyait de façon aussi insistante que moi, dix minutes plus tôt, sur le petit bouton. La mère d’Ilham m’avait servi de l’eau et des gâteaux auxquels je n’avais pas touché. Je ne savais que lui dire, pourquoi j’étais là, le nez en sang, le visage et le cou griffés de part et d’autre et la pommette qui commençait à bleuir déjà. Elle savait que c’était ma mère – les mères faisaient ça aussi – mais ne savait pas pourquoi et je n’osais pas lui dire. Sans doute, si ma mère était dans tous ses états, était-ce réellement infamant de fumer une cigarette et que c’était un secret à garder. La mère d’Ilham était de ces femmes qui s’accrochaient à dieu comme à un sceptre et se voulait cette image de femme pieuse. Une clope, encore plus fumée par une jeune fille, était pour elle un crachat à la face du divin. Je me tus.

La mère d’Ilham se leva pour ouvrir à ma mère pendant qu’Ilham me faisait monter à l’étage. Je voulais la dissuader d’ouvrir, connaissant la fureur de ma génitrice, mais ma mère s’est chargée de lui en ôter l’envie. A peine a-t-elle dit Qui est-ce ? derrière la porte de fer et de rouille de son semblant de jardin, que ma mère se déchargeait sur elle en accusations farfelues et diverses Mère maquerelle et j’en passe, ne dirais pas tout, par pudeur peut-être, elle hurlait des insanités à en noyer de honte un chameau, comme elle imageait elle-même sa langue si inventive, surtout dans l’insulte et l’intention claire de blesser, de saccager. Ce n’étaient jamais des insultes génériques, vagues, que l’on pouvait esquiver, qui glissent sur soi. Ma mère avait développé, au fil des ans, un art du duel de bas étage, une langue créative et ingénieuse et ce don qu’elle seule a, je n’ai jamais vu quiconque d’aussi doué en la matière, de localiser la faiblesse de l’autre, l’endroit précis où se niche toute la fragilité, le beau, la zone la plus sensible, voire la plus douloureuse déjà, pour aller, sans aucune hésitation et sans prendre de gants, y déposer de l’acide nitrique.

Je vois la mère d’Ilham s’immobiliser, interdite devant cette clé qu’elle s’apprêtait à tourner pourtant et je monte. A Ilham, je raconte tout. Elle est terriblement touchée, triste. Elle me donne de quoi nettoyer les griffures, de quoi les désinfecter pendant que ma mère, transformée en Kaaris hurlait toujours, emplissait la maison de sa voix, de son venin. La mère d’Ilham avait un soubresaut à chaque insulte et, particulièrement aux blasphèmes que ma mère canardait sans relâche, répétait Que Satan soit maudit ! en chuchotant. Je devais sans doute beaucoup grimacer à l’entendre, trembler de nouveau. Ilham est allée me chercher son walkman alors et me mit une cassette de System of a down dans les oreilles, avec le volume poussé au max. Cela m’apaise un peu. Ilham me prend dans ses bras avec une immense tendresse, dans ses bras dodus et roses que j’aimais bien. J’ai toujours cru qu’elle était lesbienne, vu l’intérêt fasciné qu’elle avait pour les meufs, certaines plus que d’autres cristallisaient tout son amour – mais finalement, je n’en suis plus si sûre. Je me repose un peu. J’aurais tant aimé dormir, à cet instant précis, je me souviens parfaitement du sommeil qui m’avait envahie soudain, l’épuisement, l’envie de dormir et de me réveiller des années plus tard ou dans un autre monde et même, ne pas me réveiller, pourquoi faire après tout, tout me semblait égal, je voulais juste dormir et que ça cesse.

La mère d’Ilham revient quelques minutes plus tard. J’enlève les écouteurs et n’entend plus ma mère. Je voulais qu’elle me dise, Reste dormir mais elle me dit:

– Il faut que tu rentres chez toi, ma fille.
– Quoi? tu rigoles? s’écria Ilham. Elle est folle sa mère !! T’as vu ce qu’elle lui a fait ?

Ma mère était certes folle, folle à lier avec les lourdes chaînes de Boya 3omar, mais je n’appréciais pas trop entendre les autres le dire. J’eus presque envie de me bastonner avec Ilham, petit coup de boule vite fait, mais au vu du contexte, je n’avais pas trop intérêt à me mettre à dos l’amie qui me tendait la main.

– C’est tout de même ta mère, me dit la mère d’Ilham, s’adressant à moi. Rentre chez toi et demande-lui pardon, baise son front, ses mains, ses pieds. Le paradis est en-dessous, ma fille.
– Je suis pas ta fille, lui dis-je avec colère.
– Il faut que tu rentres chez toi, c’est là-bas ta maison. Je ne peux pas te garder plus longtemps.
– Jamais elle ne sortira d’ici, s’écria Ilham. Si elle sort, je me casse aussi.

Mais je n’avais plus envie de rester là. Je n’avais pas envie non plus de rentrer chez moi, plutôt crever dans la rue que de crever sous les coups et l’humiliation. Je le dis à Ilham, je lui demandai de rester chez elle, de ne pas soulever de vagues avec sa propre mère. Je n’avais pas la force de gérer ses angoisses et sa paranoïa dans une fugue commune. Bien que d’une gentillesse et d’une générosité immenses, Ilham n’était pas la plus sereine ni la plus commode des amies. Elle me dit de garder le walkman et les écouteurs, mit d’autres cassettes dans mon sac à dos, quelques gâteaux. Je sortis, sans savoir où aller, après avoir vérifié que ma mère avait bien libéré le boulevard. Plutôt crever de faim, de soif, que de baiser les pieds de qui que ce soit. Fussent-ils ceux de ma mère. Et leur paradis, elles pouvaient toujours se torcher avec, me dis-je, en franchissant la petite porte verte à moitié rouillée de chez Ilham.

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