L’œil des loups. Rim Battal. # 8

LES AYATOLLAH DE LA BIENVEILLANCE, huitième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez lire les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

A vrai dire, je n’en menais pas large et le paradis, j’en voulais bien. En tous cas, je ne voulais pas finir en enfer. Déjà que je ne supportais pas la cire chaude sur mes petites jambes quand j’avais l’autorisation de les épiler, je ne voyais pas comment j’allais pouvoir supporter les températures solaires de l’enfer et les diverses tortures promises aux personnes qui vacillent sur le droit chemin.

Rentre chez toi ma fille. Tu vois bien, je suis coincée. Ta mère m’a fait peur: elle jetait des cailloux sur ma porte et mes fenêtres et je ne pouvais même pas appeler la police. D’abord par respect pour elle, par égard pour toi mais aussi, qu’aurais-je dit à la police? Elle leur aurait expliqué que je retenais sa fille, que je la séquestrais et je suis en tort, ma chérie. Je suis en tort face à la loi. C’est entre vous,me répétait-elle pour se débarrasser de moi. C’est entre toi et ta mère. Je ne sais pas ce que tu as fait mais elle ne peut pas être énervée à ce point pour rien. Rentre chez toi et demande-lui pardon, elle te pardonnera, j’en suis sûre. C’est ta mère après tout, elle ne veut que ton bien, crois-moi. Que ton bien.

J’ai dit D‘accord. J’étais mortifiée qu’elle m’expédie de la sorte, moi qui pensais pouvoir m’abriter chez Ilham le temps que mon père rentre, peut-être même y passer une nuit ou deux, le temps que ma mère se calme, que je me remette de mes émotions, que je me remette des coups. Cinq minutes après, j’étais dehors déjà, avec sa main tapotant sur mon omoplate pour hâter mon départ tout en simulant la bienveillance. J’ai fait semblant de me diriger vers la maison de mes parents, Que dieu te bénisse ma fille, tu es sage, me disait-elle et dès qu’elle avait refermé sa porte, je courus dans la direction opposée en priant pour que ma mère ne soit pas dehors, qu’elle ne m’ait pas vue. J’avais quelque monnaie, je pris un taxi et me dirigeai vers la gare ferroviaire. Quand je pris mon téléphone pour écrire à ma tante, je le découvris croulant sous les appels de ma mère, les textos d’insultes. Je n’en lus aucun et reculai le moment d’écrire à Tata Aida.

A la gare, avec les 12dhs qui me restaient, j’achetai un paquet de Gauloises light et gardai 2dhs pour les appels d’urgence ou l’achat d’un thon-au-l’7rour pour dîner, au cas où ma tante ne me recevrait pas. Je n’avais pas de ticket mais m’installai tout de même dans un wagon, au hasard ; là où il y avait de la place. Deux femmes y étaient installées seulement, l’une d’elles me fixait avec insistance. Je n’avais pas la tête à dire Salam, ne dis pas Salam. Une jeune femme avec une tête de fonctionnaire absentéiste – je les connaissais bien celles-là, avec leur brushing de dix jours et leur chemise mal taillée, leur nez prêt à se fourrer dans les intimités des unes et des autres – me dis, Wa 3alaikoum es’salam, paix sur vous également, pour bien me signifier mon impolitesse. Je posai mon paquet de cigarettes sur la tablette, le temps de chercher le walkman dans mon sac à dos, sans la regarder. Mon paquet de cigarettes lui disait, Nous ne sommes pas faites pour nous entendre, passe à autre chose… quand j’entendis un bruit de carton et de cellophane broyés. Je lève la tête : elle était en train de tordre mon paquet de cigarette. Elle le jeta devant mes yeux en disant, en osant dire, Tu as l’air si gentille, ma sœur, tu ne mérites pas de gâcher ta vie ainsi, en fumant, en commettant, si je puis dire, cette erreur de jeunesse; c’est pour t’aider, à mon humble niveau, à retrouver le droit chemin et à préserver ta santé.

J’ai rarement eu envie de tuer des gens – en fait, ce n’est pas vrai : j’ai souvent eu envie de tuer des gens en imaginant les façons les plus douloureuses possibles – mais j’avais une envie folle de lui arracher ses doigts un par un, à la pince, et de les lui faire avaler avec de l’huile de friture plusieurs fois utilisée, pour qu’elle ait du cholestérol avant de mourir, puis de l’étrangler avec une corde fabriquée de ses propres cheveux tressés, d’accrocher sa dépouille au train en marche. Je n’en fis rien, bien entendu, elle faisait une fois et demi ma taille et deux fois mon poids, je ne dis rien non plus. Ma gorge était douloureuse encore d’avoir été étranglée, d’avoir crié si fort ; je n’avais pas l’énergie de me fighter avec elle, même si j’aimais assez cela à l’époque.

Après un long regard pour lui transmettre les projets que j’avais pour elle dans un monde où le meurtre ne serait pas un motif d’incarcération, je me levai avec précipitation et quittai le compartiment en claquant la portière. Une sensation de manque m’emplit la poitrine, et de solitude, l’envie terrible de m’en griller une, moi qui ne fumais que pour rigoler, moi qui la veille n’en dépendais pas, toutes ces péripéties, ces douleurs pour rien, ces insultes, me la faisaient apparaître comme nécessaire, comme une béquille nécessaire pour tenir, la torche ultime de la liberté, comme les avait appelées Edward Bernays en 1929, faisant des femmes les plus grandes fumeuses devant les hommes. Je cherchais un compartiment vide pour ne plus subir la morale zélée et intrusive des autres et soudain, je passe devant un compartiment plein, presque plein où il restait seulement une place, compartiment enfumé, rempli de rires sous un immense nuage de fumée, j’avais envie de fumer, terriblement envie de fumer. J’ouvre la porte vitrée et entre, devant l’étonnement général de ces voyageurs qui m’étaient aussi étranges que je leur étais étrange.

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