L’œil des loups. Rim Battal. # 9

LA MAUVAISE TROUPE EN ROUTE, neuvième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez lire les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

– Tu voyages toute seule, petite ?
– Ça te regarde pas.
– Tu veux une cigarette ?

Je fis oui de la tête. Il avait la coupe historique de Maradona, la nuque longue, mais avec des cheveux si bouclés qu’on eût dit des escargots très noirs, presque bleus. Il sortit un briquet et m’alluma ma cigarette dès que je l’eus posée sur mes lèvres. T’as quel âge ? me demanda-t-il. 13 ? 14 ans ?

– 19.

J’étais vexée. J’avais l’habitude qu’on me prenne pour une enfant, qu’on me donne 15 ans mais 13, c’était tout de même abusé. J’ai toujours eu l’air plus jeune que mon âge de naissance jusqu’au jour où je fis l’amour pour la première fois. J’avais, soudain, habité mon corps et mon âge et c’était si facile pour tout le monde de le voir sauf pour ma mère qui n’avait jamais pu voir à quel point j’étais enfant pendant 20ans. J’étais vexée alors je répondis :

– Et toi ? Tu en as 60 ? ses amis éclatèrent de rire.
– J’en ai 36, me répondit-il en souriant.
– Tu fais plus, ajoutai-je avec désinvolture.

Ses amis, qui devaient avoir le même âge que lui, voire plus, riaient aux éclats, Elle t’a défoncé la gueule, la gamine, disaient-ils. Elle t’a envoyé au tapis, El Maati. Mais il ne s’en émouvait pas, riait lui aussi avec une bienveillance qui commençait à me sauter aux yeux, à m’éblouir. Il avait des yeux si noirs et des petites rides naissantes plissaient ses tempes quand il souriait au soleil, quand il me regardait. Alors je souris à mon tour et ce sourire, je m’en souviendrais toujours, dans ce moment pénible, était la preuve étonnante, au fond du trou qui ne cessait de se creuser sous mes pieds, la matière qui se délitait sous mes pieds, que je pouvais sourire encore, que cela pouvait arriver, même là, même dans un moment semblable, et il me l’a dit, il me le dit :

– Ah ! Le voilà, ton sourire ! Alors, il ressemble à ça ! T’as les dents du bonheur. Tu sais, c’est un signe de beauté, les dents du bonheur.

Je ne dis rien. Sans même l’écraser, je jetai ma cigarette par la fenêtre dans ce paysage aride et ce sol rouge sang qui s’étalent entre Marrakech et Benguerir. Pas un arbre, pas une culture, pas une goutte d’eau. Mises à part quelques collines, quelques arêtes pointues parsemées parfois de cailloux de quartz qui s’allument au soleil, ces terres, Massif des Rhamna, étaient plates et désolées. La légende urbaine veut que ces terres soient si sèches parce que maudites par Hassan II, pour je ne sais quelle désobéissance civile, quelle vexation royale. Elles étaient tout de même nombreuses, ces régions maudites par Hassan II ; le Nord, le Rif, le Sud, etc. Je les regardais avec désolation, envahie de nouveau par le néant douloureux dans lequel j’étais soudain jetée, dans ma vie qui basculait d’un coup. Dans mes oreilles, Beth Gibbons chantait Mysteries, Oh mysteries of love/ Where war is no more/ I’ll be there anytime et augmentait mon affliction. Vers Settat, je me décidai enfin à écrire à ma tante, « Est-ce que je peux venir chez toi, Tata? ». J’avais rarement du crédit sur mon téléphone, je serrai fort les fesses pour que celui-ci parte vers sa destination et oui, il avait atteint ma tante, mon petit pigeon du désespoir, qui me répondit presque aussitôt, «Oui, ma chérie, tu es la bienvenue». Mes compagnons de voyage fumaient, riaient, quand d’un coup le contrôleur ouvrit la porte du compartiment. Je me liquéfiai. J’avais totalement oublié de le guetter, de me planquer dans les toilettes. Comme je n’avais pas de quoi payer l’amende, il allait sûrement me faire descendre à Bengrir, au milieu de nulle part…

– C’est interdit de fumer dans le train, dit-il pour commencer, en indiquant les stickers avec la cigarette barrée. C’est passible d’une amende ! Vos billets s’il vous plaît !

El Maati lui tendit son ticket, les hommes et femmes qui l’accompagnaient également, j’étais la seule à rester là, immobile, les bras le long du corps, les mains sur les genoux. Je ne savais tellement pas ce que j’allais faire que je décidai simplement de ne pas parler, ne répondre à aucune question. J’allais devenir une statue, peut-être pour le reste de mes jours. Pourquoi pas ?! Ce serait la solution à tout. Ne plus parler. Ne plus bouger. Je ne risquais plus grand-chose en ne parlant ni ne bougeant. Je fixai un point devant moi, ne le quittai plus des yeux. J’étais terrifiée et humiliée à la fois, de n’avoir pas ce billet à présenter.

– Mademoiselle, votre billet, me demanda le contrôleur. Mademoiselle ! Mademoiselle ?

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