L’œil des loups. Rim Battal. # 10

LE VENTRE,dixième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez lire les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Ça, c’est pour la petite, et ça c’est pour vous offrir un café, Monsieur le contrôleur, dit El Maati en tendant un billet bleu et un autre vert. Le contrôleur me tendit un ticket majoré et s’en alla tout content après nous avoir demandé d’aérer tout de même la cabine de temps en temps.

Je ne bougeais toujours pas, n’osais pas dire merci. J’avais peur de pleurer ; je n’aurais pas su arrêter les larmes ensuite. Mon bienfaiteur n’attendait rien, il était déjà plongé dans une discussion avec l’un de ses amis où il s’agissait de camions, de transporter des marchandises, de prendre la route. Mon ventre, pour ne rien arranger, se mit à rendre sa faim publique. Je sortis enfin de mon sac les quelques gâteaux dont je disposais. Une des deux jeunes femmes qui accompagnaient El Maati sortit un sandwich d’un sac en plastique et me le tendit. Tiens, t’es toute maigrichonne, me dit-elle avec un clin d’œil. Mange ça plutôt.

Je ne me fis pas prier. Je dis merci et ce pain sec embrassant une tranche de poulet sans saveur me fit l’effet d’un tagine exquis (Oui, on dit UN tagine et non pas UNE tagine). Pour lui témoigner du respect et ma reconnaissance, j’enlevai mes écouteurs enfin.

– Qui t’a fait ça ? me demanda-t-elle. Elle faisait référence à mes griffures.
– Personne. C’est mon chat.
– Ah ouais, ton chat? Et il t’a donné un coup de boule aussi, ton chat? intervint El Maati en pointant son index sur ma joue.

Devant mon silence, il ajouta:
– C’est ta mère ou ton père? Les pères ne griffent pas, en général, dit-il. Alors soit c’est ta mère, soit les deux.
– Ma mère, soufflai-je.
– La clope ?

Je le regardai. En vrai, je ne savais plus. Je ne comprenais pas en fait. Le fait de fumer ne me paraissait pas une raison suffisante pour déclencher les Années de Plomb version drame familial, intime. Il devait y avoir autre chose.

– T’as l’air sage, dit-il. Tu n’as rien pu faire d’autre. Tu es partie ou ils t’ont mis dehors?
– Je suis partie.

La jeune femme semblait soudain sombre, elle qui a ri pendant les 45 premières minutes du voyage, parlé fort au téléphone, mâchouillé gaiement son chewing-gum avant de le coller sous la tablette du compartiment, écouté Hajib sans écouteurs, en faisant des clins d’œil entendus pour souligner des passages érotiques ou les plaisanteries sexuelles contenues dans la chanson avant de récupérer son chewing-gum de dessous la tablette et de le mâchouiller de nouveau avec le même enthousiasme. Elle avait plongé en elle-même comme on plonge dans une piscine par les pieds, une piscine glauque et visqueuse.

– Tu as de la chance, me dit-elle. En vrai, tu as l’air sage comme dit El Maati, tu ne ferais pas de mal à une mouche. T’es toute petite. J’étais comme toi à ton âge, toute sage. La maison, l’école, l’école la maison, pas un pas de côté. Et l’année du bac, juste un peu avant, j’ai eu un petit ami… On f’sait rien au début, j’voulais rien faire, moi… il m’a dit qu’il m’épouserait, tu comprends? J’étais allée avec lui chez des amis, pour faire la fête… il avait insisté un peu, je ne savais pas quoi faire, j’étais amoureuse de lui, entre nous, je te dis la vérité à toi, j’aurais pu mourir pour lui… mais je voulais pas aller jusque-là, parce que j’avais peur… et mon père était dur, ma mère encore, elle était gentille, naïve, elle était arrivée très jeune de Tafraout, elle savait à peine parler l’arabe… il ne discutait pas, mon père… tu te prenais une patate pour le moindre regard de travers… ma mère la première… alors quand mon ventre – tu vois ce que je veux dire? – commençait à se voir, que mon petit ami a disparu de la circulation, ma mère m’a donné ses bracelets en or, un peu d’argent qu’elle avait mis de côté pour préparer mon futur mariage – tu parles ! La pauvre… – elle m’a dit, Ma fille, je ne peux rien faire pour toi. Ton père va te tuer et moi avec toi. Pars. Et je suis partie…

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