L’œil des loups. Rim Battal. # 11

SANS CHEIKHAT NI MÉCHOUI, onzième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez lire les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Je m’étais bien gardée de demander à Hanane ce qu’elle avait fait de son «ventre», ce qu’il était devenu. J’avais peur d’entendre ce que je n’avais pas les oreilles de supporter. De nombreux bébés sont retrouvés tous les jours – morts ou vifs ! – sur des terrains vagues, dans des bennes à ordures, bouchent parfois les canalisations. L’avortement étant sévèrement puni par la loi marocaine, 24 bébés «sont jetés à la poubelle» tous les jours, selon Aicha Ech-Chenna, qui porte sur ses épaules depuis plus de 30 ans l’association Solidarité féminine. Son histoire m’était revenue des années plus tard, en lisant justement une interview de cette femme merveilleuse qu’est Aicha Ech-Chenna, mère de tellement de mères célibataires au Maroc. Je l’avais momentanément mise de côté, l’histoire de Hanane, absorbée par ma propre détresse. J’espère qu’aujourd’hui le «ventre de Hanane» se porte bien, même si j’ai des raisons d’en douter fort,vu notamment le nombre grandissant d’enfants sans état civil , la précarité de plus en plus intense, le nombre flippant des personnes vivant largement sous le seuil de la pauvreté.

Devant cet immeuble immobile que j’espérais, qu’il me tardait d’atteindre, je craignais enfin la réaction de ma tante, comment allait-elle m’accueillir ? qu’allais-je lui raconter ? Je n’en savais rien mais je n’avais où aller, n’avais d’autre option que celle-ci. Hanane, El Maati et leurs amis m’avaient proposé de les accompagner jusqu’à Kenitra où ils allaient célébrer l’anniversaire d’une amie. Cheikhat, mechoui, clopes et alcools étaient au programme mais aussi – touchant ! – la promesse d’une chambre à moi, mon rêve absolu. Tu verras, tu y seras tranquille, le temps que tu te remettes sur pieds. C’est ma chambre, me dit Hanane, mais je dormirai dans le salon, je te la laisserai, le temps que tu récupères des forces. On te trouvera un travail après, tu pourrais vivre avec nous. On fait la fête, on voyage, pas vrai El Maati? On habite avec nos amis et nos amoureux, on rigole, on s’amuse, et personne ne vient nous emmerder, personne ne nous dit quoi faire. El Maati a plein d’amis, au Maroc et au Sénégal, même dans la police. Tu seras tranquille, tu verras, m’assurait-elle. El Maati est doux et gentil et généreux. Et il t’aime bien, pas vrai El Maati? conclut-elle.

– Et j’ai une pommade efficace pour les cicatrices, me dit l’autre jeune femme dont j’ai oublié le nom. Bientôt, quand tu raconteras tes griffures au visage, on dira que tu mens, tellement ça s’verra plus.
– Si tu veux, me dit El Maati. Il n’y a pas d’obligation. T’es toute mignonne… Ça fait longtemps que je n’ai pas vu une fillette de 14 ans à la rue.
– 19.

Je les remerciai mais déclinai. Leur expliquai que ma tante était prévenue, qu’elle m’attendait. En vrai, leur proposition m’excitait terriblement et sans doute que, 5 ans plus tard, j’aurais balancé mon portable par la fenêtre et les aurais suivis. A 19 ans, j’avais si peur de leur liberté, une liberté qui prenait racine dans leurs blessures et leurs drames. C’était une liberté sauvage et naturelle, ni culturelle, ni théorique, une revanche sur la vie qu’ils s’accordaient, sur la pauvreté qui les avait vus naître sans doute, les avait sanglés au sol, cloués au pilori dès les premiers jours de leurs existences et maintenant qu’ils avaient ce bienfaiteur qui leur ressemblait, ils avaient enfin la permission de vivre et cela me touchait qu’ils veuillent me l’accorder à moi aussi, m’ouvrent la porte sans me poser de questions, sans me juger. El Maati m’avait raconté quelques bribes de sa vie sur le trajet, son enfance, ses amitiés, sa vie sur la route et surtout comment il avait fait sa fortune en important des masques sénégalais au Maroc puis en les exportant vers l’Europe… en tous cas, c’est ce que j’avais compris. J’avais aussi compris qu’il m’aimait bien, oui, comme l’avait formulé Hanane, mais pas seulement comme une petite sœur ou une simple protégée. Je voyais clairement qu’il en avait après mes fesses. Mon désir si grand, présent depuis toujours, me facilitait la lecture de celui des autres bien avant d’avoir le moindre rapport sexué. Bien entendu, je n’attendais rien avec autant d’impatience que d’avoir une vie sexuelle, enfin. Cela dit, je ne tenais pas à la commencer avec un vieux mec moche, vêtu d’un marcel pour voyager dans le train, quand bien même il était gentil ; je cherchais encore mon prince charmant, celui qui ferait sa demande officielle en grande pompes, les épaules chargées de cadeaux pour moi et ma famille, viendrait avec la sienne et supplierait pour avoir ma main, les yeux brûlant d’amour et les bras dévoués. Le prince à qui je dirais oui dans un caftan musc et translucide, les pieds nus sur la plage, qui me porterait ensuite dans une sublimissime maison face à la mer avec sa piscine à débordements, et me caresserait dans un lit à baldaquin couvert de soieries et d’hermine jusqu’à ce qu’orgasmes s’ensuivent et se succèdent. J’avais le fantasme intéressé et vénal : l’on m’avait appris que le «vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants» était tout de même conditionné par les zéro du compte en banque. Je comptais certes faire fortune moi-même, mais il fallait que le prince soit riche également, tant qu’à faire. Quand je dis «L’on m’avait appris», je fais allusion aux lectures niaises que j’avais graillé dans mon adolescence, les films qui sentaient la lavande mais aussi une constante observation des couples qui m’entouraient. C’était sans appel : l’argent fait le bonheur, y a pas à dire. Si j’en avais eu, mes rapports avec ma famille auraient été beaucoup plus doux et plus sereins – ma famille me manque terriblement : j’aurais grave acheté la paix à coup de cadeaux, de voyages et d’envois compulsifs au hajj toutes les vioques de la famille et ce en classe business Fly Emirates. Mais Hélas !

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