L’œil des loups. Rim Battal. # 12

EXPLICATION DE TEXTE, douzième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

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Le joyeux gang d’El Maati me fascinait et me faisait peur à la fois. Leur vie ne ressemblait à rien que je ne connaissais alors, moi qui ai grandi dans une famille classique, de classe moyenne, lettrée, qui ramait pour accéder à la classe supérieure, y poussait ses enfants par tous les moyens. Mes parents, ma mère surtout, étaient décidés à ne pas se retourner, aller le plus loin possible de leurs quartiers populaires natals, où les maisons collaient aux maisons, où les enfants étaient au nombres de 7 ou 9, couchaient dans une seule et même chambre, où l’on pouvait dire précisément ce que les voisins avaient – ou non ! – mangé le midi. Cette escalade sociale passait également par une élévation spirituelle et culturelle qui consistait à effacer tout ce qui rappelait toutes origines campagnardes à commencer par l’accent et le vocabulaire.

Il y avait ce mépris affiché pour toutes les personnes qui sentaient de près ou de loin la campagne, et cela se traduisait concrètement par l’usage interdit de certains mots. Des mots que j’entendais dans les phrases de ma grand-mère mais qui étaient bannis chez nous, faisaient grimacer ma mère qui nous reprenait avec véhémence. Il fallait également parler comme on parle à la télé, utiliser le  9af plutôt que le ga pour être au plus près du fûs7a à la manière des personnes originaires de Fèz, désignées comme lettrées et exemplaires pour la simple raison qu’ils occupaient, historiquement, tous les postes de pouvoir du pays, dominaient l’économie, la mode et la littérature, le bon goût. Il fallait donc dire « 9ol » plutôt que « gol » (dis), « 9offa » au lieu de « goffa » (panier), etc. ce qui constituait, en plus de mon prénom rare et incompréhensible à l’époque, inspiré de celui d’une princesse koweitienne qui avait joué le rôle de demoiselle d’honneur au mariage de mes parents – sans doute lors d’une virée chez les prolos-sans-pétrole –, un fardeau de plus à porter et une singularité à défendre face à mes petits camarades d’école, l’épicier, la kessala du hammam. Nous avons aussi appris à avoir honte de notre nom de famille. Ce nom qui fait pauvre, isolé, qui n’a pas de noble tribu derrière, avec des histoires d’héroïsme et de résistance, de fortunes et de parenté avec des personnages illustres, qui descendent du prophète. Il m’est arrivé de prétendre en avoir un autre qui, à cause d’une soi-disant erreur administrative, n’avait pas été consigné lorsqu’il avait fallu avoir un état civil, de la paperasse, une existence officielle. Je me réclamais des Beni 3mir et me donnait comme nom historique El 3amiri que je trouvais plutôt chic et assez vague, difficile à tracer comme le sont les noms fassis dont l’ascendance est claire et précise à la façon des noms à particule. Je m’inventais également une grand-mère courageuse qui transportait des armes dans son panier à légumes pour les distribuer aux résistants qui venaient à la maison et un grand-père qui avait fait l’Indochine et nous montrait les cicatrices qui parsemaient son corps – provenant de balles soit-disant.

Il y avait aussi la politesse et la bienséance qui étaient codifiées principalement par la religion. Toutes les formules comprenaient, comprennent, une allusion à dieu ou à son prophète, puisqu’il n’y en a qu’un qui vaille – c’est le principe même d’une religion – et menaient, très vite, à une sorte de surenchère sans fin. Montrer sa foi, l’exposer, était tout aussi essentiel, et tout aussi crucial, pour démontrer son élévation, sa distinction et sa force d’esprit. Par conséquent, par une déformation perverse, c’est devenu au fil du temps et des politiques diverses, un argument de choix, un poids qui compte dans la balance du pouvoir, autant à l’échelle publique qu’intime. Dans une même famille, par exemple, plus on est dévot, plus on est respecté, écouté, insoupçonné. Et à l’inverse, plus on montre sa liberté de pensée, plus on est coupable d’office de toutes les bassesses et moins sa parole compte. Et à l’échelle des politiques, plus on se réclame de dieu, plus on a de pouvoir : il est de meilleur ton de se faire une petite photographie avec un chapelet en bracelet alors qu’on connaît à peine la fati7a par cœur, qu’on bafouille lorsqu’il s’agit de citer les cinq piliers de l’islam, plutôt que de maîtriser le coran tout entier, avoir sincèrement la foi et se faire épingler en bikini. Plus tard, c’est-à-dire de nos jours, à l’ère des réseaux sociaux et du buzz, cela a pris des proportions hallucinantes – comme partout ailleurs, I mean, Trump est président de la plus grande puissance mondiale – au point que des personnes se prennent en selfie en train de prier à la Mecque.

Il y avait aussi, et surtout, cette sexualité sauvage, terrible, infamante des pauvres et des sans éducation, des peu chères, qu’il fallait maîtriser. « Peu chères», puisque cette restriction concernait exclusivement les femmes et les filles, les hommes étant vivement et de façon explicite encouragés à consommer, s’entraîner, éprouver leur virilité. Les jeunes filles qui avaient le malheur d’exhiber un tant soit peu d’activité sexuelle étaient surnommées (dans ma famille du moins, sans doute invention des femmes de ma famille) les auto-écoles – il est aisé de deviner ce à quoi cela renvoie. Les hommes étaient simplement hommes et quand ils ne montraient aucune inclinaison envers la chose, ils étaient soupçonnés d’être pédé et cela était aussi grave que d’être une auto-école puisqu’être pédé c’est être forcément auto-école en plus d’être pédé. La sexualité d’une femme était principalement utilisée par celle-ci comme monnaie d’échange et arme pour obtenir des choses. Aimer était associé à de la naïveté, à la perte de la dignité. Aimer sans être aimée en retour était la pire des hontes. Aimer et être abandonnée par l’objet de son amour, une disgrâce. On était raillée plutôt que soutenue. Eh, oui, elle a suivi l’amour… et voilà le résultat : dans les dents ! bien fait pour sa gueule.

Il y avait une unique façon de se soustraire à tout ça, de tout se permettre : être riche, envoyer toutes les vioques de la famille au hajj classe business Fly Emirates. Enfin, aujourd’hui, elles préfèrent toutes aller en Thaïlande, remarque. Alors, pendant longtemps, j’avais pour projet de devenir riche puisque je voulais être libre. Ça n’a pas trop marché.

Hélas! x 2

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