L’œil des loups. Rim Battal. # 13

TOUTES LES DÉTRESSES SONT DANS LA NATURE, treizième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

A la gare de Casablanca Oasis, Hanane me fila son numéro que je notai sur mon téléphone. Si tu as le moindre souci, tu m’appelles ! Dis : ne te sens pas gênée de demander de l’aide ! On viendra te chercher à la gare de Kénitra, ma chérie. On est pareilles.

Nous n’étions pas du tout pareilles, Hanane et moi. Si ma mère avait entendu sa façon de dire « goli » (dis), son vocabulaire de fille de 7ellala, son bonnet de rappeuse et son jean 38 taille marocaine parsemé de strass, avec SE marqué sur sa poche arrière gauche et XY sur sa poche arrière droite, elle fulminerait que je lui adresse même la parole.


A l’époque, je me demandais toujours quel regard ma mère porterait sur telle personne ou comment elle jugerait un cas, quel choix elle ferait dans un contexte similaire, face à une problématique donnée. Cela m’a paralysée dans certaines situations, m’a donné de l’élan dans d’autres et il m’arrive encore aujourd’hui de m’autocensurer pour ne pas la heurter, ne pas lui déplaire, bien que je représente absolument tout ce qu’elle méprise : artiste, poète, précaire, sans filtre, léger surmoi.

Je me suis donc demandée ce que ma mère penserait si elle avait entendu Hanane parler, si elle l’avait entendue me dire que nous étions pareilles. Je me retrouvais soudain dans son corps, voyant par ses yeux et j’eus envie de l’étrangler – ma mère ! – quand je fus traversée par le dégoût qu’elle aurait ressenti pour Hanane si elle l’eut rencontrée, une envie violente de l’étrangler pour que cesse ce dégout, bien que c’était tout de même grâce à elle que je ne n’étais pas pareille que cette pauvre jeune femme, que sa détresse n’était pas la mienne.

Bon courage, me dit Hanane. Et elle m’en avait donné, du courage, inspiré du sien pendant ce trajet, sa puissance à se sortir de la mouise à laquelle elle était destinée, et ce possible qu’elle m’offrait généreusement, ce plan B avec son 06 comme bouée flottant à portée de main, m’accompagnant dans ma brasse maladroite vers l’horizon plat.

Cependant, nous n’étions pas du tout dans la même situation Hanane et moi-même : elle n’était pas partie de son propre chef, elle avait été contrainte à quitter le domicile familial où elle vivait, en plus de l’absence de liberté, dans une pauvreté terrible, la violence permanente de son père et son absence d’amour, l’effacement de sa mère et sans doute une scolarité médiocre et accessoire. Ce qui n’était pas mon cas. Mes parents, mon père comme ma mère, étaient très aimants, plaçaient leurs trois enfants comme leur priorité absolue et orientaient tous leurs choix vers notre bien-être. Ma mère était très violente, certes, pouvait blesser et humilier sans se poser la moindre question mais il faut lui reconnaître cette lutte acharnée pour nous offrir une vie confortable et nous préparer à en mener une, à notre tour, avec au moins le même confort. Bien que n’ayant jamais pu blairer l’école, m’y être ennuyée comme un rat mort, je n’étais pas mauvaise élève, décrochait, en travaillant peu, des 13 et des 14 de moyenne.
Et, important, moi, j’ai juste fumé une clope les gars ! Ok ? J’étais très loin d’être enceinte hors de la fameuse institution du mariage, je ne savais même pas comment on faisait, je pensais encore qu’il suffisait d’être nus et de se frotter l’un à l’autre avec le garçon de son choix. J’ignorais tout de la bandaison, je ne savais même pas qu’il fallait qu’un truc entre dans un truc, la prof de Biologie levant toujours les yeux au plafond au moment d’expliquer la reproduction chez l’espèce humaine et toute la classe qui fait des hihihi gênés.
Le jour où, au détour d’un Jeune et Jolie subtilisé à une copine, je lus une histoire de « panne », je fus horrifiée de découvrir que l’acte sexuel n’était pas seulement la douceur des tissus se frottant aux tissus, la chaleur des peaux qui peuvent enfin se blottir l’une contre l’autre, qu’on renifle comme un petit chien, la bouche au creux du cou, les seins dans les paumes, frôlements et effleurements subtils et passionnés. Je vis soudain « ça » comme un acte plus martial que prévu et fus prise de panique : je n’étais pas prête du tout à avoir «un corps étranger» au fond du mien et voyait mal comment l’entrer et le sortir de moi comme un goupillon dans un biberon allait me faire du bien, ni en quoi c’était un acte d’amour.

L’enfer de Hanane n’était pas le mien, non. Pas pareilles ; ma souffrance était modérée comparée à la sienne, supportable, elle était, du moins, inférieure à celle que je pouvais rencontrer en partant à l’aventure, comme ça, comme elle, sans rien. Mon enfer était juste une petite prison d’angoisse et de stress, d’absence de liberté et de choix, d’obligation de dissimulation et de mensonges. Elle avait, en plus, une date de sortie, et cette date de sortie était celle du départ pour une autre ville, pour y mener des études supérieures, comme on dit, une sortie partielle du moins. La libération totale, viendrait, comme on me l’a bien expliqué, avec un bon diplôme, un bon travail, un bon mari et un bel appartement, une petite bonne. Puis enfants, etc. Le reste n’était qu’égarement et perdition.

De là d’où je partais, j’étais absolument acquise à cette vision du monde et de la vie. Je ne voyais pas plus loin que mon pif et par là-même le bout de mon bras me semblait presque éternel, alors la vie, n’en parlons pas, elle était mille mondes possibles, moi qui n’avait connu jusque-là ni la mort ni la guerre ni la faim. Je me disais qu’au pire, j’aurais le temps de rectifier autant de tirs que je le voudrais, et non sans provocation, j’affirmais à qui voulait l’entendre, mes parents les premiers, que cela me semblait absurde de n’épouser qu’un homme dans une vie. Je comptais bien, moi, en épouser deux à la suite, pour changer.
Contrairement à d’autres sorties qui me valaient gros yeux et récriminations, celle-ci les faisait s’esclaffer, je n’ai jamais su pourquoi puisque selon leur vision de la vie qui était l’enfant du contexte social dans lequel ils se sont construits, divorcer était une catastrophe à éviter à tout prix, quitte à s’écraser devant son mari, s’humilier pour le garder, recourir aux charlatans de toutes sortes pour garder ce précieux mari, préserver ce précieux mariage. Ma mère avait dû «s’écraser» à plusieurs reprises, afin de ne pas être quittée par mon père.
Elle avait 2 sœurs divorcées et 2 divorcées sur 4 filles dans une même famille : le quota était déjà explosé, large. Les gens auraient pensé que nous avions un défaut, un dysfonctionnement grave, une malformation ou quelque chose du genre qui faisait fuir les hommes, me disait ma mère, alors que ce sont eux les bâtards. Et puis, je ne voulais pas vous disperser ni que vous grandissiez loin de votre père.

On l’aura compris, « bâtard » figurait dans le top 3 des insultes nationales avec « fils de pute » et « ma3endou la din la mella », à traduire par n’a ni religion ni racines. Cela donne de quoi se faire une idée sur les craintes qui agitent une mère un tant soit peu soucieuse de l’avenir de ses enfants, craintes qui, dans un contexte social et économique où tous les voyants sont au rouge, où l’horizon est à deux pas et dissimule une falaise escarpée qui chute sur rien, se soldent par des violences inouïes et des traumatismes terribles.

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