L’œil des loups. Rim Battal. # 14

LA FEMME EST UN LOUP (L’HOMME, UN MARCASSIN), treizième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Le courage que Hanane a allumé en moi, la petite braise glissée dans ma poche, s’est volatilisée sur le chemin vers chez Tata Aida, éteinte. Devant sa porte, assise par terre sur mon sac à dos en attendant qu’elle rentre du travail, que Malek et Sora reviennent de leurs cours respectifs, je tremblais de plus belle. J’étais, il me semble, en descente d’adrénaline ou quelque chose du même acabit.


J’oscillais entre So what! Ach ghaytra ga3!!Je ne suis pas morte et personne n’est mort et Putain putain putain putain putain putain putain putain putain putain putain putain c’est la fin du monde et franchement, je ne savais absolument pas ce que ma vie allait devenir alors que je n’avais fait trois fois rien. Je pensais à tous les malfaiteurs, les assassins, les maris violents, les grands bandits, les trafiquants de drogues, les dictateurs, les tortionnaires qui restent impunis alors que ma vie était en train de basculer vers un pire inconnu comme s’effondrent en ce moment-même les écosystèmes, et ce pour une clope.

Sora et Malek arrivèrent les premiers. Sora semblait profondément touchée. Ta sœur m’a raconté, me dit-elle d’emblée, en me prenant dans ses bras, Elle est triste et elle t’embrasse. Malek en riait, sans doute pour dédramatiser mais cela ne m’amusait pas et je trouvais sa réaction fort déplacée. Il devait être heureux que pour une fois, ce ne soit pas lui la source des remous, le héros systématique de ce type de drame, quand bien même à lui, on en avait déjà pardonné de plus belles.


Il n’en faisait qu’à sa tête. Roi de tous les excès, il s’était fait surprendre avec une grande variété de drogues et d’alcools, les photos où il roulait des pelles ou montrait sa bite étaient légion, il avait fait les 400 coups déjà alors qu’il n’avait qu’un an de plus que moi. Ma mère faisait courir la rumeur qu’il en avait 2 de plus, insinuant par là même qu’il serait né avant le mariage de ses parents, qui se seraient mariés dans la catastrophe et n’auraient inscrit leur enfant dans l’état civil qu’un an après sa naissance biologique.

Je n’ai jamais rien compris à cette histoire alambiquée à part la volonté manifeste de ma mère de faire de lui un bâtard et d’insulter ainsi sa rivale de toujours: Tata Aida. Si les hommes se font la guerre avec les poings, les épées, les flingues, les armes chimiques, les robots tueurs ou autres armes autonomes dont l’opinion publique n’a même pas idée encore, les femmes se font aussi des guerres, des guerres sentimentales, des guerres de l’émotion, des sortes de sous-guerres, de feux terribles dont leur condition de sous-merdes – les hommes pauvres étant les merdes – est le bois et le fuel.

Des guerres dont toute l’essence est de rajouter au stress de l’ennemie, bombarder sa charge mentale pour la porter aux nues, abîmer son amour-propre, élimer sa réputation, lui ôter le sommeil, participant ainsi, sans le savoir, bêtement, à mettre les bâtons dans les roues de leur propre condition. L’intensité et la perversité de ces guerres varient selon les classes sociales bien sûr, les pays, la permissivité des différentes religions, les droits accordés –ou pas – aux citoyennes d’un pays à l’autre mais elle est toujours aussi vraie, aussi concrète, intestine, et il n’y a qu’à observer, regarder autour de soi pour voir à quel point la femme peut être un loup pour la femme comme l’homme l’est pour l’homme et comme l’homme est un loup et un loup indifférent et sans pitié pour la femme. Au moins pour l’autre homme, quand il est loup, il le considère comme loup, son égal.

En tous cas, Malek pouvait se rendre coupable de toutes les calamités du monde, on les lui pardonnait. D’abord parce que c’est un mec et que er’rajel makit3abch – l’homme n’est pas critiquable et est à prendre avec ses défauts, ses tares, son imbécillité éventuelle. Ensuite parce qu’il était absolument charmant, Malek, sociable, rieur, serviable. Tout le monde pouvait citer un service rendu par lui, des courses qu’il avait faites pour cette tante ou cette autre, les oncles qu’il transportait en voiture ici ou là, les tantes qu’il accompagnait chez le médecin, les cousins qu’il rinçait en clopes et en hashish alors que moi, j’avais la réputation de ne même pas débarrasser la table, de n’être jamais même allée chercher le pain au four public, de refuser d’aider à la cuisine, d’être dissipée et toute à mes rêveries égoïstes. Ce qui n’était pas faux.

Malek avait une image – qu’il complétait d’ailleurs de tout un discours sur la famille – d’homme de famille, qui a l’esprit de famille, alors que j’affichais une sorte de détachement, d’intérêt détaché et distant à la grande famille, que j’étudiais attentivement mais sans attachement particulier, mis à part celui que j’ai pour mes parents, ma sœur et mon frère, Malek et Sora.

Quand Malek ou tout autre cousin ou cousine étaient applaudis lors de passages au niveau supérieur, je n’avais que grimaces avec mes 14 de moyenne et mes lectures de livres un peu gros : il paraît que je me la racontais passablement, ce qui agaçait tout le monde. J’étais alors celle qu’on attendait au tournant. La nouvelle de ma fugue avait donc rapidement fait le tour, suscitait un intérêt moqueur et avait déjà atteint les grand-tantes et grand-oncles dans des douars reculés, les tantes et cousins en France et en Espagne, en Italie et en Suisse.
Mon cas était, bien malgré moi, l’amuse-gueule de la soirée, l’accompagnement des zerri3a ( pépites de tournesol grillées et salées) du soir pour la famille proche ou éloignée, le petit feuilleton à commenter non sans plaisir. J’avais attendu Settat pour demander à ma tante de me recevoir par texto. Mes parents avaient passé quelques appels pour savoir où j’étais allée, propageant, bien malgré eux cette information et en subissaient la honte.

Ma petite cousine, qui est une grande spécialiste pour mettre les gens à l’aise – autant qu’elle est spécialiste pour les pourrir, quand elle ne les aime pas – me proposa de prendre une douche, me prêta pyjama propre, lait parfumé pour le corps, fit du thé et me montra deux petites clopes qu’elle avait cachées dans son walkman, pour l’after-dîner. Malek passa une tête par la porte de la chambre et me dit, en souriant, d’un sourire entendu:

– Alors, t’as couché avec X ?
– Pardon ?
– T’as couché avec X ?
– N’importe quoi ! T’es malade, toi ! lui dis-je, me sentant carrément insultée – cela aurait pourtant dû me mettre la puce à l’oreille. J’ai fumé une clope à la maison…
– Sérieux ? T’as déconné… retrouvant une forme de gravité qui me plut mieux, qui correspondait à mon état d’esprit. T’aurais pas dû… tu connais tes parents… il y a plein de cafés pour ça, Rim…

J’étais d’accord. Même lui, Malek, roi de la transgression, trouvait que j’avais déconné, que je n’aurais jamais dû allumer cette clope chez moi – quelle idiote! – quand le monde était vaste et plein de recoins, de plis et d’impasses, de cafés fumeurs, de clubs de billard, de gros buissons, de maisons d’amis dont les parents sont absents pour assister à un mariage ou un enterrement dans une ville voisine, et moi, je m’en grille une avec mes parents dans la pièce d’à côté, momentanément distraits par un programme de télévision débile. Que m’était-il passé par la tête…? Rien de plus que mes 19 ans,et l’inconséquence de mon immortalité factice. « J’ai déconné, j’aurais pas dû », pour citer Nekfeu et Mekra. Petites larmes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :