L’œil des loups. Rim Battal. # 15

TÉLÉPHONE REBEU, quinzième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Aller chez le gynéco et ne revenir à la maison que munie d’un certificat médical attestant de ma virginité. Comment ma tante avait-elle pu me répéter l’injonction de ma mère avec autant de froideur, sans la commenter ? D’habitude, elle manifestait clairement son désaccord, sa désapprobation de la politique éducative stricte et punitive de ma mère.


Cette fois-ci, elle semblait tout à fait épouser cette demande absurde, cette condition à mon retour chez mes vieux, retour pour lequel je n’étais pas particulièrement pressée. J’attendais qu’elle me dise mais, qu’elle m’explique qu’elle ne faisait que rapporter l’exigence maternelle mais qu’elle s’y opposerait, tenterait de raisonner ma mère, m’aiderait à négocier mon sursis, elle qui n’a jamais dû souffrir cette obligation.


Elle avait fait ses études en Europe et était revenue triomphante avec son histoire d’amour sous le bras, un mari et un enfant, Malek. Ma grand-mère, mon père aussi, en sa qualité de frère aîné et tuteur, plutôt que de lui reprocher cet enfant, l’absence de fête de mariage, la totalité des conventions qui n’avaient pas été respectées, l’avaient accueillie avec des solutions et non pas des jugements.


Certes, ma mère avec qui les rapports commençaient déjà à se tendre, n’a eu de cesse de lui demander la chronologie exacte de la construction de sa petite famille. Elle ne s’est jamais privée non plus de lui rappeler, comme un refrain à l’occasion de chaque dispute, son arrivée de l’étranger pour se marier avec son fiancé et son enfant. Fiancé qui n’avait de ce statut officiel que l’appellation : aucune administration n’avait adoubé encore leur union alors qu’ils avaient déjà consommé et vivaient déjà ensemble dans le pays de leurs études et de leurs amours. Avec son histoire, je pensais ma tante en train de m’exposer de façon factuelle cette demande incongrue, insultante. Je tombai des nues lorsqu’elle me dit :

– Il y a un cabinet de gynécologie qui prend sans rendez-vous…
– Quoi ? Mais je ne suis jamais allée voir un gynéco ! lui dis-je, en criant déjà.
– Ce sera l’occasion d’y aller ma chérie, c’est important !
– Mais jamais je n’irai faire ce certificat, Tata !
– Elle a rien fait ! Arrêtez de lui prendre le chou, disait Sora.
– Ça ne te regarde pas Sora, lui dit sa mère et Sora la boucla. C’est la seule façon d’avoir la paix, ma fille.

– Mais quelle paix ? Mais c’est horrible ! Je ne le ferai pas, criai-je. J’ai rien fait, moi ! J’ai fumé une clope, vous n’allez pas me mettre en prison pour ça non plus!
– Tu n’aurais pas dû partir de chez toi, ma fille. La nouvelle a fait le tour de la famille, tout le monde en parle, les amis de la famille, les voisins… me dit ma tante. Ça te collera à la peau, à vie, tu ne pourras pas t’en défaire même si tu fais tout le reste dans l’ordre, tout comme il faut. Si tu ne fais pas ce certificat, tu seras à jamais raillée, tu seras celle qui est sortie de la maison de son père en catastrophe, qui a désobéi publiquement. Tes parents seront moqués comme ceux qui n’ont pas su maîtriser leur fille, la dompter. Une gamine de 19 ans qui leur échappe, c’est toute leur crédibilité qui est compromise à jamais. Ton père est l’aîné de notre famille. S’il ne peut pas gérer sa fille, il ne saura pas, selon l’opinion publique, protéger sa famille non plus. Tu es l’aînée en plus, ta petite sœur en pâtira au même titre que toi. Tu te rends compte un peu de la honte qu’ils vont devoir essuyer, pour toujours, à chaque réunion familiale ? Tous les sous-entendus qu’on ne se privera pas de glisser en leur présence ? Et puis, c’est rien, ça prend 5 minutes et c’est réglé… enfin, si tu n’as pas fait de bêtise…

Sa dernière phrase me fit l’effet d’une gifle. Je pensais que ma tante me connaissait, savait que jamais je ne ferai de «bêtise» comme elle disait. Et tout d’un coup, la voilà qui rejoint le camp des soupçonneux, qui ne me font pas confiance, qui ont déjà le doigt tendu vers ma blessure. Les voyeurs. Je la percevais aussi comme étant au-delà de toutes ces conventions, comme la seule personne censée que je connaisse, celle qui saurait me protéger dans pareille situation. Or, elle était en train de me demander de me plier à l’absurde, tendre la nuque à l’insulte, écraser, comme si nous vivions encore dans une tribu dans je ne sais quelle oasis.

Un autre doute commençait à me gagner, pendant qu’elle pérorait sur le sens de la famille, la tradition à ne pas bafouer trop publiquement, le nom à ne pas salir. Jusqu’à «tous les sous-entendus qu’on ne se privera pas de glisser en leur présence», son argumentaire tenait à peu près. Bien que n’ayant aucune intention de m’y plier, je comprenais plus ou moins ces sensibilités à apaiser. Quand elle me dit «enfin, si tu n’as pas fait de bêtise», nous étions sur une autre corde, plus ténue, plus fragile, à laquelle j’étais plus sensible : la confiance de ma tante. Ma tante semblait dire «tu as fait une bêtise», me retirait sa confiance et je tombai sur les dents. A cause de ce doute, je me sentis trahie par la personne adulte que j’aimais et admirais le plus après mes parents. Son insistance à m’accompagner chez le gynéco dès le lendemain, en plus de son doute, me fit l’effet d’un lâchage monumental, un abandon sinistre par les personnes qui sont censées me protéger et m’aimer. Un désamour brutal.

– Non, je n’irai pas chez le gynéco, lui dis-je avec mépris, résolue à résister.
– Écoute, repose-toi cette nuit et réfléchis bien, ma fille, me dit-elle avec l’assurance de celle qui me conduira dès 10h le lendemain vers le cabinet du quartier. La nuit porte conseil. Nous en reparlerons demain.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :