L’œil des loups. Rim Battal. # 16

MORT DE MADAME RIM DE Y, seizième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Ma petite cousine referma la porte derrière sa mère, à clé, avec fracas. Elle me regarda avec des yeux à la fois scandalisés et désolés.

– Non mais what ?! On va se retrancher ici, c’est pas possible leur truc, me dit-elle. J’hallucine !

Je vais trouver une solution, t’inquiète, lui dis-je, sans avoir le début du commencement d’une solution éventuelle. Rien de plus que des fantasmes de catastrophe et d’aventures romanesques qui n’arrivent que dans les films. Ou dans les milieux très pauvres, qui n’ont rien à perdre. Appeler Hanane traversa bien entendu ma petite tête. Pourquoi pas, après tout, moi qui rêvais d’apparitions et de disparitions théâtrales, j’aurais pu, la nuit, filer en douce, sans en parler à personne, pas même à Sora et sauter dans un train à jamais. Je me voyais bien partir avec seulement mon jean délavé et mon sweat-shirt en velours bleu marine, rallier cette bande insouciante, vivre parmi ces gens étranges, peut-être travailler avec El Maati, faire la route avec lui, m’occuper de ses affaires, écrire sur cette vie libre et presque sauvage, à mille lieues de ce qu’on avait prévu pour moi. J’hésitai devant le 06 de Hanane, qui était en fait un 07, essayai de lui écrire et effaçai les textos avant d’appuyer sur envoyer. En réalité, j’avais peur de me faire violer 15 fois par El Maati avant qu’il ne me prostitue dans la petite chambre qu’ils me promettaient.

X, pensai-je. X était plus proche de ma vision de la vie, de mon chemin initial, il saurait m’aider, lui. Je ne savais pas comment, mais il allait m’aider. Peut-être y trouvera-t-il, dans ce sinistre, l’occasion idéale de demander ma main et je serai sauvée. Lui seul, le potentiel futur mari, pouvait dire, Je m’en fous, je ne veux pas qu’elle fasse ce certificat. Je l’imaginais dire, Je l’aime et lui fais confiance, car n’était-ce pas cela, l’amour : la confiance, l’attention, prendre soin, réparer ? Je le voyais arriver chez ma tante dès le lendemain, rentrer avec moi chez mes parents, portant mon misérable petit sac à dos, et leur demander de me pardonner. Leur dire qu’on n’avait rien fait encore mais qu’on se marierait volontiers, tout de suite, pour concrétiser notre amour on ne peut plus sérieux.

Sora m’avait prêté son ordinateur pour que je puisse me connecter et parler avec X. Je n’avais pas de quoi lui téléphoner et de toute façon, quelle idée ! Téléphoner ! Et puis quoi encore ? S’envoyer des fax ? J’avais allumé l’ordi, lancé MSN et dès qu’il était apparu comme étant en ligne. « Bonsoir ». Dans ma stupeur, je lui avais raconté tout, d’un seul coup. L’odeur, le feu, le verrou, la dispute, le verrou qui saute, le journal, les coups, le texto, le couteau, le train. Tout. Puis l’ordre de se diriger chez le premier gynécologue et ne revenir à la maison qu’avec ce fameux papier, ce certificat de virginité, paraît-il. Paraît-il qu’il suffit de regarder pour voir luire la virginité comme un trésor au fond d’un coffre ouvert dans une grotte humide.

Il m’avait répondu « Et ? Fais-le ! De quoi tu as peur ? »

Bon. D’accord. En vrai, je ne pensais pas que X viendrait en courant à ma rescousse sur son cheval blanc digne de celui d’Elsa d’Arandel, viendrait illico presto pour donner une bague et un appart et une voiture à crédit à notre amour pur et juvénile. J’avais beau savoir que, de toutes façons, hein ! il n’était pas à bloc, ma détresse m’avait fait imaginer un dénouement qui arriverait par lui. J’avais l’espoir des condamnés, l’espoir du pendu. Mais en vrai, j’étais pendue de chez pendue.

« Fais-le ! Tu as de quoi prouver que tu n’as rien fait justement. qu’ils ont tort de te soupçonner. Pourquoi t’en priver ? » insistait-il.

Je n’insistai pas plus longtemps. Ce dernier lâchage m’asséna un dernier coup de boule sur le nez. Sora se blottit dans mon dos, me prit dans ses bras, puisqu’elle avait suivi en direct ma déconfiture amoureuse.

T’as raison, lui répondis-je en étant bien certaine qu’il avait tort. Qu’il allait le payer cher parce que je n’avais pas l’intention de le quitter mais lui faire payer cher. Un sentiment étrange me monta au nez comme de la moutarde : lui aussi, comme ma mère, comme ma tante, me soupçonnait d’avoir commis « une bêtise » mais avec un autre que lui. Il n’était pas mécontent de pouvoir vérifier, sans se compromettre à le demander directement, si j’étais vierge ou non, si j’avais « fauté ». De plus, et surtout, il n’avait aucunement l’intention de demander ma main. Un sentiment encore plus brûlant, semblable à une remontée gastrique, me brûla, dans la foulée, le corps tout entier. Ma tante. Ma tante Aida était en train de m’utiliser. Elle devait penser qu’avec X, nous avions consommé, avec cette tête de coupable que je me trimballe depuis toujours. Le jour était enfin venu où elle allait pouvoir :

Soit diffuser à toutes et tous l’information de ma non-virginité, ma souillure supputée, ma non-conformité, ma délinquance, afin de se venger de toutes ces années où ma mère l’avait traitée de pute, de moins-que-rien, d’ordure qui ouvre ses jambes au premier venu, avait traité Malek de bâtard quand bien même elle l’appréciait beaucoup.
Soit tenir ma mère, ad vitam æternam, par ses couilles de femmes, par le bras endolori. Jouer la grande et la noble, garder ce secret entre femmes, et clouer le bec de ma mère for ever et la dominer enfin.

Et il n’était pas venu le jour où on allait m’utiliser, me manipuler. Nique sa mère.

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