L’œil des loups. Rim Battal. # 17

L’ORIGINE DU DE-MON, dix-septième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

C’était la première fois que quelqu’un regardait ma chatte. Paradoxalement. La première fois, que quelqu’un regarde ma chatte, autre que ma mère, touche ma chatte, autre que ma mère pour me torcher petite, c’était un gynécologue. Je ne l’avais, moi-même, jamais regardée. Je la regarderai beaucoup plus tard, des années plus tard. Je ne l’avais, ma chatte, jamais touchée pour d’autre raison que me torcher, comme ma mère me torchait petite, en faisant toujours très attention de ne pas trop appuyer, ne pas m’attarder avec mon bout de papier toilette plié en quatre, de peur qu’un doigt m’échappe et s’y engouffre par mégarde.
On m’avait signifié sa fragilité, sa délicatesse et tout l’interdit autour, le monde qui y était contenu et plus que le monde. La crainte qu’en la regardant, mon regard la transperce et attente à sa pureté, à sa virginité essentielle pour mon avenir, à ma carrière à venir en tant que femme, ma carrière de femme, car c’est un travail, c’est le seul travail, à plein temps, être une femme est une carrière, qu’il ne m’était même pas venue l’idée d’user d’un miroir pour regarder ma chatte en face, la fixer de mes yeux. Voir ce qu’il s’y trame. A quoi elle ressemble. Ce que cachent ses plis et ses poils. Pourquoi tant de haine. Pourquoi ne m’appartenait-elle pas.

Le gynéco était une gynéco en fait. Elle était installée dans son grand bureau en bois laqué, entourée d’un barrage de porte-plumes, tampons dateurs, calendriers divers, figurines d’anatomie. Sur le mur, derrière elle, celui qui nous faisait face, trônait un grand portrait du roi Mohamed VI en blouse de chirurgien, encadré de bois doré et entouré des cinq diplômes et certificats de formations et attestations de séminaires et colloques de gynécologie qui valident Madame.

C’était le matin, et c’était ouvert. Samedi ou dimanche. Il y a une faille dans les jours, peut-être que tout s’est passé un jour avant ou un jour après dans mon récit. Mais le cabinet de cette gynécologue était ouvert et elle était souriante, accueillante et gentille dans la blancheur de sa blouse, elle m’a souri, a souri à la petite adolescente de 13 ans qui doit être amenée par là pour des histoires de règles, a souri à ma tante qui allait lui expliquer ce qui nous amenait en réalité. Alors, qu’est-ce qui vous amène ? avait-t-elle dit, en nous proposant son écoute et ses dix années de Médecine et tout autant d’exercice pour nous servir, et ma tante, calme et patiente, n’avait pas, jusque-là, démenti sa réputation de Femme de fer, comme la surnommaient ses sœurs, je me souviens, au ralenti, du moment précis où elle a dit, C’est pour un certificat de virginité avec un accent fassi, l’accent fassi que ma tante adoptait face à ces femmes bourgeoises pour se réclamer comme l’une des leurs, pour en être respectée.

Je me souviens du sourire immuable de ma tante, du sourire qui se rétracte de la gynéco, un sourire qui se désiste, qui change d’avis, Ah ! bat en retraite dans l’arrière-boutique de son visage à la faveur d’une grimace qu’elle ne cherche même pas à dissimuler, une grimace de dégoût, son visage qui s’assombrit, son regard qui me fusille, me condamne déjà, qui m’adresse sans ciller tout son mépris, moi qui n’ai rien fait, juste fumé une clope, merde, on se calme les gars, j’ai tué personne, et la doctoresse d’État qui m’ordonne, Allez dans la salle et enlevez le bas ! sèchement, me l’indique, cette salle, de sa main couverte de bagues en or, plus grosses les unes que les autres.


J’obtempère. J’avais, à en croire son expression scandalisée et distante, le sentiment d’avoir commis un crime irréparable, d’avoir trahi la Nation non pas par engagement pour une cause quelconque, un camp même conspué, mais par nigauderie, par l’imbécillité qu’elle m’attribuait au regard du vocabulaire pauvre qu’elle utilisa désormais pour s’adresser à moi, et à celui, compatissant et respectueux, dont elle gratifiait ma tante.

Au moins une, sans doute, de ses bagues avait été achetée avec une dizaine de certificats délivrés à des jeunes femmes pour prouver par un procédé des plus contestables leur virginité à un fiancé qui assure, Je t’assure, c’est pas moi qui demande, c’est ma mère, moi je m’en fous mais qui ne s’en fout pas, de filles qui le font pour satisfaire l’exigence d’un père. Il y a même ce rappeur américain célébré, T.I., je l’ai lu l’autre jour sur je ne sais plus quelle pourriture de magazine en ligne, qui s’enorgueillit d’emmener sa fille de 17 ans chez le gynéco tous les ans depuis sa puberté pour vérifier l’état de son hymen.

Et il y a toutes celles qui payent pour s’en faire délivrer des faux, toutes celles qui se mettent, la nuit de noces venue, ce petit sachet rempli d’un liquide rougeâtre qui éclate sous les va-et-vient, quand bien même elles n’ont rien à se reprocher, de crainte que l’hymen, en se rompant, ne saigne pas, qu’il ne se rompe pas, qu’il ne saigne pas assez, que ce ne soit pas assez rouge, assez spectaculaire, assez visuel pour que le drap, quand il est soumis à l’expertise de la famille qui l’attend dehors, ne soit pas déçue, qu’il n’y ait pas l’ombre d’un doute sur la virginité de la jeune épouse, qu’on puisse chanter et danser et pousser des youyous et aller boire la 7rira revitalisante à l’aube.

Mes pieds dans l’étrier, mes jambes tremblaient, je me souviens de la musique de l’étrier qui cognait contre le mur, comme des dents qui claquent de froid, je regardais mon jean pendouiller sur une chaise et je me sentais terriblement humiliée parce que je n’avais pas eu le temps d’épiler mes jambes correctement – je ne savais pas encore qu’il fallait s’épiler la chatte aussi – mes jambes avaient leurs poils noirs et doux qui me rendaient encore plus nue, plus vulnérable. Je ne connaissais pas mon vagin, comme je le disais, je ne m’étais jamais penchée sur mon architecture intime et j’étais aussi familière avec mon anatomie que je l’étais avec l’appareil génital mâle. Ma chatte m’était également inconnue que celle d’une autre et cette inconnue diplômée allait la connaître mieux que moi désormais.

Quand elle arriva à son tour dans la salle, gantée et lunetée, je regardai le plafond, comme ma prof de Biologie, pour ne pas regarder ma bourrelle. Ça va passer vite, me dis-je. J’en avais marre, j’avais juste envie que ça se termine. Passer à autre chose. Retrouver ma chaleur dans le jean prêté par ma sœur.
Sans ménagement, elle attrapa mes lèvres avec ses doigts, sans me prévenir, les écarta violemment, sans un mot, je me souviens, j’ai crié, elle ne s’en est pas souciée, pas le moins du monde, écarta un peu plus, ignorant mon second cri, mon visage qui se crispe, le bruit de mon genou qui cogne le mur. Elle retira ses mains d’un coup, enleva ses gants en soupirant, et sans un coup d’œil vers moi retourna à son bureau. Vous pouvez vous rhabiller, me dit-elle de la salle voisine. J’étais en miettes, des miettes pétrifiées. Des miettes pétrifiées qui tremblent – Je doute que l’image soit parlante, et donc efficace, mais c’est ainsi que je me sentais : morcelée, éparpillée et contractée à l’extrême comme une anémone de mer qu’on aurait touillé avec le doigt. Je tremblai de plus belle. Je ne sais plus comment je réussis à retrouver ma pauvre petite culotte en coton avec «kiss me» en décalcomanie, mon pantalon – enfin le pantalon de ma sœur. Pendant une demi-heure, qui était une seconde, je ne savais plus où j’étais, qu’est-ce qui me revenait ou pas, ce qu’il fallait faire. Je rejoignis ma tante et Sora dans le bureau de la gynéco qui scribouillait sur un papier à en-tête, tamponnait. Elle n’avait plus un regard vers moi. J’arrivai, très lentement, sonnée, m’approchai du bureau, dans un état de sidération.

– Il faut apposer vos empreintes par ici, me dit la gynéco en me tendant le papier qui allait devenir un document officiel dans quelques minutes, poussa vers moi un encrier. J’appuyai le bout des doigts sur le coussin bleu imbibé d’encre.
– Les pouces aussi, dit-elle, toujours sans lever les yeux vers moi.

Je fis.

– Il faut signer ici, ajouta-t-elle.

Je la regardai. Non contente d’avoir mes empreintes digitales, il fallait en plus que je signe ?

– Vous ne savez pas signer ? Inscrivez votre nom et prénom sinon, me dit-elle.

J’hésitai un instant à balancer par terre tout ce qu’il y avait sur son bureau, n’en fis rien. Je signe. « Battal », version stylisée et tremblante. « Battal », version dégoûtée de la vie, moi qui ai toujours réussi à fabriquer de la joie au fond de moi-même, me sortant toujours de mes trous d’eaux noires aux profondeurs et densités diverses, dégoûtée de ces adultes diagnostiqués sains qui me poussaient avec inconséquence dans un trou d’eau noire, occupées à se pourlécher le nombril de leurs traditions, sans un regard pour moi, jeune chair fragile et dépendante d’elles, d’eux.
Ma tante s’impatiente. Elle voulait savoir, qu’on lui dise enfin ce qu’il en était, savoir à quelle sauce elle allait manger ma mère, comment allait-elle la dépecer enfin, boire son sang, lui rabattre le caquet et se venger d’années de calomnies, de coups bas, de filets tendus et insultes en toutes espèces – dont elle n’était pas que victime : c’était un sport, une activité sociale, la télé-réalité sans la télé, avant les chaînes youtube, l’Amour, Gloire et Beauté sanglant et sans fin –, et demande à la gynéco, avec toujours la même maîtrise d’elle-même, si ce n’est cet œil qui brille et que je lui connais et son accent fassi aussi artificiel que la blondeur de la doctoresse :

– Qu’en est-il Docteur ?
– L’hymen est intact. En dépit de quelques attouchements, répondit-elle avec une assurance et une froideur validées par l’État.
– Attouchements ? Criai-je enfin.
– C’est en mettant des strings ou en essuyant ma pisse avec le pécu Lotus, les attouchements ? Hein ? Tu l’as pas mis dans ton certificat, ça !

Et sans hésiter, cette fois-ci, j’envoyai au sol – dans un grand vacarme – encrier, repose-coudes, petites boîtes de trombones et punaises, cartes de visite, carnets d’ordonnances prêts à l’usage, stylos et crayons, agrafeuse, calendriers offerts par divers commerciaux de laboratoires pharmaceutiques, piles de documents pleins de poussière et sa figurine anatomique qui avait tous ses membres détaillés sauf l’extérieur de l’appareil génital. Sa figurine anatomique était lisse comme une Barbie.

Je courus vers les toilettes où je m’enfermai à double tour.

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