L’œil des loups. Rim Battal. # 18

LE PRIX DE LA PAIX, dix-huitième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Je dus recevoir un ou deux textos de X, auquel je ne répondis pas. Il ne se manifesta pas avec plus de fougue. « Alors ? tu vas bien ? Qu’en est-il ? ». Sans plus. On était loin de mes scénarios imbibés de Brontë et d’amoureux hollywoodiens qui volent des voitures pour rejoindre leur aimée, renversent tout, chariots de primeurs et petites vieilles, dans leur course effrénée pour sauver leur Princesse Peach. Ma sœur et mon petit frère m’appelaient de la téléboutique du quartier pour s’enquérir de mes nouvelles. Sora et Malek déployaient petits et grands soins, petits mots gentils et grandes attentions : massages, grattage de dos et de cuir chevelu, glaces et clopes, Coca-Cola et Wish you were here de Pink Floyd. Tante Aida qui ne m’aida pas, me foutut une paix royale.

J’entendais de loin sa voix, feutrée par les nombreuses portes fermées entre nous deux, palabrant à l’infini avec ma mère. Elle décida de jouer le rôle de la sauveuse, rassurant ma mère, lui assurant qu’elle se chargerait personnellement de propager la nouvelle de ma virginité avérée à toute la famille et tous les proches, de rétablir ma réputation profondément égratignée par ce sinistre épisode.

Ma tante, donc, qui jouait le jeu de la tradition pour moi, en épargnait ses enfants comme une louve. Elle couvrait leurs frasques, fermait les yeux le plus souvent possible, n’exigeait d’eux que travail sérieux à l’école et implication totale dans la grande famille, dans l’événementiel familial. Certaines de ses sœurs et frères l’accusaient de permissivité avec ses enfants en secouant la tête, sans plus, par égard à l’aide financière dont elle gratifiait son monde, n’hésitant pas à organiser le mariage de celui-ci, tous frais payés, à changer le frigo de cette autre, à inviter par tablées de 15 et 30 personnes au McDo, en plus des différents mandats envoyés aux quatre coins du Maroc ainsi que les jobs trouvés à un grand nombre. Même ma mère, sa grande ennemie, lui reconnaissait cette générosité sans faille. Tout le monde fermait sa gueule, jusqu’au jour où elle n’eut plus un sou. Mais c’est une autre histoire, tout aussi sombre et douloureuse que celle-ci.

La lumière du phare d’Ain Diab éclaboussait les portes du placard. Sora était assise dans le lit, près de moi, me racontait comment elle avait embrassé Sébastien pour la première fois, son petit copain blond comme le blé, drôle et hyper-actif. Je le connaissais pour l’avoir vu quelques-fois, toujours une blague sous la dent, un splif à rouler. La dernière, c’était comment ils s’ingéniaient, lui et deux de ses amis, à casser les pare-brises des voitures qui passent la ceinture autoroutière autour de Casablanca. Non sans fierté, il expliquait comment ils attachaient une grosse pierre à une corde, qu’ils attachaient à un pont surplombant la route et se cachaient ensuite pour comptabiliser les voitures qui freinent à temps, qui manquent de justesse de se prendre le piège en plein fouet et les fois où, c’est arrivé, des automobilistes ne voient pas le piège dans le noir et finissent avec… je ne voulais pas savoir. Je me convainquais qu’ils mentaient, pour se faire passer pour des gros caïds, et de toutes façons, à ce moment-là, je ne mesurais pas la gravité d’un tel acte. Personne ne leur a jamais demandé, à ce petit gang, ne leur demandera jamais de justifier de leur virginité.

Tante Aida les avait déposés, tous les deux, au cinéma Mégarama. Sora et Seb avaient choisi un film de hold-up américain aussi idiot que sur-financé qu’ils n’avaient, d’ailleurs, regardé que d’un œil distrait : ils étaient bien occupés à se rouler des pelles dans un sens ou dans l’autre, expérimenter petites morsures et petites brûlures inapaisées au fond du slip, caresses furtives et maladroites, tétons agacés et tentative de situer où se trouve ceci ou cela et comment cela fonctionne. Deux heures de film et cent millions de baisers consentis, ardemment désirés, contrairement au Hold-up de Gainsbourg qui n’est qu’un énième viol mis en musique par un « génie ».

Ça s’était passé la veille seulement de mon débarquement d’urgence. J’imaginais la chaleur et la moiteur de la culotte de Sora pendant que je me prenais des patates dans la gueule. C’est ainsi, dans ce pays. Chaque soir, chaque jour, des milliers de jeunes filles de tous les milieux, toutes origines sociales et culturelles confondues, tous âges, se prennent des patates pendant que d’autres jouissent et cela repose sur pas grand-chose. A l’exception de rares, extrêmement rares, parents progressistes comme ma tante, de mères qui se dévouent pour couvrir leurs filles et leur offrir une bulle de liberté avant le mariage qui ne tardera pas à les asphyxier et les asservir, celles qui arrivent à jouir sont celles qui mentent le mieux.

Ce dernier soir, deux jours il me semble après la visite médicale, ma tante était entrée dans la chambre de Sora. J’étais assise devant l’ordi, enfin. Elle déposa un plateau de thé avec force caramels, bonbons et chocolats sur le bureau de sa fille. Avec beaucoup de précaution, elle me demanda :

– T’es sur MSN ?

Je dis oui sans lever la tête vers elle. C’était encore au-delà de mes forces de la regarder sans pleurer. J’apprendrais à le faire, plus tard, regarder les traîtres dans les yeux, sans pleurer, mais avec au contraire un grand sourire. Je gardai la tête baissée, oui.

– Quel est ton pseudo ?

Je n’avais pas envie non plus de papoter légèrement avec elle et lui expliquer le pourquoi du comment de mon pseudo Queen of the damned qui m’a valu une relation foireuse avec un mec tout aussi foireux – à ce moment-là, je ne pensais pas que c’était un mec foireux, je croyais réellement être passée à côté de l’homme de ma vie à cause de cette clope et me demandais si j’allais pouvoir en retrouver un autre ou si j’allais finir seule à dormir entre des chats qui puent et laissent leurs poils partout. Je ne dis rien, ne touchai ni aux caramels, ni aux bonbons ni aux chocolats. Ma tante avait déjà en tête son enseignement et elle nous le prodiguerait qu’on le veuille ou non.

– Mon pseudo, c’était Myriam, quand j’avais ton âge. Et toi, Sora? (Sora haussa les épaules) C’est très important d’avoir un surnom, insista-t-elle en souriant, en se grattant le coude, sous sa robe de chambre en soie. Avec un pseudo, tu peux faire ce que tu veux. Tu peux avoir un petit copain, faire des petites choses, dit-elle en faisant allusion à baisers et caresses chastes, sans conséquences. Si le garçon parle, parce que les garçons parlent, ils ne peuvent pas s’empêcher de se vanter de leurs aventures devant les copains, s’il parle, on ne saura jamais qui est cette Myriam. « J’ai vu une fille l’autre jour, les mecs, mima-t-elle en prenant un gros accent masculin, trop bonne. On a fait des trucs, sur la corniche d’Aïn Diab… j’vous raconte pas. » « Qui est-ce ? » « Myriam, brune, petite, de Hay Mohammadi » – parce qu’il faut aussi camoufler le quartier où tu habites ma chérie – de Hay Mohammadi ou S’bata, tu sors n’importe quoi mais pas ta vraie vie comme ça, ils ne t’auront jamais ! Quand tu rencontreras ton âme-sœur, l’homme de ta vie, il ne saura rien te reprocher, ton casier sera vierge pour lui et personne ne pourra vous séparer en insinuant des choses… « Ah c’est ta fiancée ? Je la connais… Il y a Adil qui lui est passé dessus… Dalia de Benslimane, c’est ça ? » Loupé, pourra lui dire ton chéri, c’est Rim de Marrakech…

– Mais moi je ne veux pas d’un chéri qui me quitterait uniquement parce qu’un copain lui rapporte des détails de mon passé…

Avec son monologue, sans le savoir, ma tante plantait les fondations de mes nouveaux critères amoureux.

– Je comprends. Mais imagines-toi en train de te promener avec sa mère, ou ta belle-sœur… qu’un ancien amoureux te reconnaisse dans la rue… il aura beau s’époumoner « Leila, Leila », tu diras, « Dieu crée de chaque visage 40 semblables ». Ça passera crème. Ta belle-mère n’aura rien à dire à son fiston…

– Oui mais j’ai envie d’être avec quelqu’un qui me fasse confiance, qui m’aime malgré tout… Pourquoi m’aimerait-il moins si j’ai aimé quelqu’un avant lui ?

Ma tante riait de mon entêtement et ma candeur. Elle m’enseignait le mensonge ; tu connais la fable du hérisson qui a volé trop de raisins et qui n’arrivait plus à sortir du trou taillé dans le mur, par lequel il était entré ? Bien sûr que je la connaissais. Il est dead le hérisson.

Prendre ce qu’on a à prendre, mais jamais d’un coup, toujours retourner vers la sortie, mesurer si on peut toujours l’emprunter, s’enfuir. Se sauver. La philosophie de Tante Aida était celle de toute la famille : Prenons avec mesure. Vivons cachés, vivons heureux, me répétait mon père, qui me trouvait bien trop extravagante. Les autres n’ont pas besoin de savoir qui tu es, ce que tu fais. Ils ne le méritent pas, me disait-il. Ne donne pas tes perles aux cochons, la vérité est un bien trop précieux pour être partagé avec tout le monde. Bien trop précieux. Et ma tante n’était pas dépareillée.

La religion et la tradition s’arrêtaient à sa porte, certes, n’avaient jamais réussi à pénétrer son cœur. Elle les perpétuait, cependant, comme des façons de se lier au reste du monde, des manières de crampons pour grimper socialement, gagner l’estime de l’entourage, entourage à la fois nigaud, prompt au jugement et facilement achetable. Elle avait développé un double discours de la survie dont elle ne manquait pas, à certains endroits, de nous faire part, ma sœur, mon frère et moi-même, ses enfants, comme un héritage essentiel.


Elle était caméléon parmi les rapaces, brune sur les troncs, verte sur les feuilles, argentée à la surface de l’eau ; c’était sa façon à elle de vivre cachée et heureuse. Il n’y avait que mes parents pour encore tout prendre au pied de la lettre, surtout ce qui régissait le cul, leur peur terrible, leur crainte première et celle de la majorité des personnes que j’ai rencontrées.


L’on peut prendre les personnes les plus progressistes, les plus fofolles du cul, elles s’assombrissent inéluctablement et se recroquevillent lorsqu’il s’agit de la sexualité de leur descendance. Comme si sexualité et viol étaient une exacte et même chose, parce qu’au fond, leur peur muette, c’est ça : le viol. Que leurs enfants se fassent violer, abuser.


Personne ne prend en main la grande tâche d’expliquer la sexualité consentie, en faire une chose saine et douce, source de bien-être et d’amour, d’entente, et prendre enfin la lourde responsabilité et l’urgence de dénoncer le viol, la culture du viol, le terrain sur lequel il prospère dans la banalité et l’impunité. Car il est urgent de protéger les femmes et les hommes et les enfants du monde terrible et angoissant, les rapports faussés et déséquilibrés, la sexualité misérable et soucieuse dans lesquels l’omniscience du viol nous plonge.

– Je rentre chez moi demain, dis-je simplement à ma tante qui ne tarissait plus en astuces diverses pour s’envoyer en l’air sans entamer ni son hymen ni sa réputation. A ce stade-là, je n’en avais déjà plus grand-chose à astiquer de leurs histoires : je ne voyais qu’un grand sac à nœuds avec plein de zones d’ombres et de tabous absurdes. Aujourd’hui je sais qu’un tabou pourrait être ainsi défini : zone d’ombre morale qui bénéficie à une injustice. Et puis, j’ai juste fumé une clope, moi.

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