L’œil des loups. Rim Battal. # 19

LA CONFIANCE N’A JAMAIS RÉGNÉ, dix-neuvième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Je verrais rarement ma mère aussi heureuse et fière, sans une ombre dans l’œil, sans un « mais », elle qui en est la reine, Reine des Mais lui serait allé comme un gant, s’il lui fallait un titre. Toutes ses joies étaient tachées de sombres moisissures secrètes que je commence à peine à deviner, à entrevoir. Pendant le temps que dura le trajet de Casablanca-Marrakech, je fomentai force plans pour un retour théâtral, moi qui ai hérité du goût du drame de ma maternelle. Je m’imaginais sortir le certificat, en faire une boule et le jeter au visage de ma mère ou encore le brûler dans ma main, au milieu du salon, avant de la refermer sur les cendres. J’étais, cependant, si abattue, ma queue aurait été bien nichée entre mes jambes, si j’en avais eu une. J’avais enregistré beaucoup trop de déconvenues et perdu confiance en un nombre trop grand de personnes en si peu de jours et à un si jeune âge. J’avais peut-être 19 ans, mais j’en avais 13 en candeur et en naïveté et les gens sont gentils et beaux et l’amour triomphe toujours. Je rentrais les bras pleins de déceptions à tous les niveaux et le sexe désormais vu, touché, examiné sans amour, regardé sans bienveillance, étiré plus qu’il ne l’a jamais été en 19 années d’existence. Mon sexe avait été ouvert sans désir et sans mon consentement plein et souriant.

C’est ma mère qui ouvrit la porte à mon arrivée, fébrile et tremblante. Elle m’enlaça de ses deux bras, je restai de marbre.

– Tu ne m’embrasses pas ? m’a-t-elle demandé.
– C’est pas moi que tu attends, lui dis-je, c’est ça. Je lui tendis le petit papier plié que je n’avais pas osé relire, que j’avais préparé dans ma poche, mis à portée de main. Qu’on en finisse.

Elle prit, fébrile, le certificat de virginité, excitée comme une môme. Je me glissai dans la salle de bain, seule pièce dans cette maison qui fermait encore à clé. J’y restai cloîtrée une bonne heure, sans larme et sans rire. J’entendais ma mère pousser des zgharid de joie, des slaaaa ou slaaaaam comme le jour où j’eus mon bac ou au mariage de ma sœur, quelques années plus tard. Mon père n’était pas encore rentré du bureau. Je ne craignais plus rien mais je restais là, dans les chiottes, en position fœtale à même le sol. Je ne voulais pas participer à l’euphorie de ma mère, l’augmenter d’une façon ou d’une autre par ma présence. Je voulais qu’elle reste seule avec son certificat, que cette solitude l’imprègne comme la pluie pénètre le vêtement. Qu’elle sente bien le froid de cette solitude qui ne fera que s’étendre, les années passant, augmentant la distance et le mutisme entre nous. Par cette absence, je lui montrais combien je me désolidarisais de tout ça, combien sa joie n’était pas la mienne, elle qui pensait que je serais fière de lui prouver mon innocence, que je rentrerais triomphante, la tête haute, pleine de dignité et mon honneur rétabli. J’étais plus bas que terre. Je me sentais souillée et trahie. Seule.


Car personne – même les personnes les plus attentionnées – n’a jamais compris à quel point c’était humiliant qu’on ouvre mon intérieur pour démontrer quelque chose qui n’existe pas. Quelque chose de faux. Une chimère.

J’ai en tête l’histoire que m’a racontée un homme que j’adore, rencontré ces dernières années. Il figure parmi les plus grands faussaires au monde de Mondrian. Enfin, copiste serait plus juste puisqu’il fait ça dans la légalité, pour des hôtels, des entreprises, des salles de congrès, etc. Mais je préfère penser à lui comme un faussaire pour honorer ses yeux qui pétillent et qui savent apprécier le mal avec modération. Ce faussaire se retrouve un jour face à un expert en Mondrian à qui on soumet de vrais tableaux du peintre hollandais parmi des copies réalisées par mon ami. L’expert, après examen sérieux, entouré d’yeux en attente, tantôt rivés sur lui, tantôt sur les œuvres, distingue les vraies des fausses, et s’en va le pas sûr avec son gros chèque d’expert. Mon ami, que je ne nommerai pas, le rejoint plus tard dans les couloirs de l’hôtel où l’examen des œuvres s’était déroulé et lui dit, Excusez-moi mais, sauf votre respect, parmi les toiles que vous avez désignées comme authentiques, il y a des fausses, réalisées par mes soins… est-ce normal ? Je suis flatté mais peut-être devrions-nous y retourner pour expliquer qu’il y a eu méprise. L’expert lui rétorque, Vous imaginez bien qu’au prix auquel je suis payé, je n’aurais pas pu bafouiller et jamais je ne me dédirais.

Ainsi en était-il de cette gynécologue – et de toutes et tous les autres qui pratiquent ces tests de virginité. Certainement. C’était une faussaire de la virginité. Qu’avait-elle vu au fond de ma chatte pour décider que oui, j’étais vierge ? Le Saint-Esprit qui lui faisait un clin d’œil ? Elle était bien forcée, pour appuyer sa sentence qui repose sur du vent, d’ajouter un détail pour la rendre crédible « Il y a eu des attouchements. » Mais personne n’avait touché à ma teuch. Comme mon ami faussaire, elle avait beau avoir tous ses diplômes, j’étais mieux au fait des actualités et l’état de mon propre sexe que l’experte. Mais il n’aurait pas suffi que je le dise, dans un monde où la confiance n’est rien de plus qu’un mot pour épaissir le dictionnaire.

En sortant de la salle de bain enfin, à la nuit tombée, je trouve mon journal intime posé devant la porte. Je cours vers ma chambre et m’enroule dans mes draps. J’ose à peine ouvrir le gros agenda vieux de deux ans, enveloppé d’un bout de tissu à rayures dans lequel je lui avais fabriqué une jaquette. Le journal, qui n’avait plus rien d’intime, qui ne sera suivi par aucun autre, avait été non seulement lu par ma mère, dans son intégralité, mais elle avait pris soin, en sus, de le commenter au stylo rouge, commenter durement mes questionnements d’adolescente, condamner mes émois pour Monsef, mon admiration pour Sara, les pelles roulées à Amine… Je l’imaginais, elle qui en est totalement capable, le lire assise dans son lit, à haute voix, à mon père, pour bien lui signifier combien il s’était trompé à mon sujet, que je n’étais pas la petite enfant innocente qu’il pensait avoir mais une dévergondée à surveiller, contenir, pour la protéger d’elle-même. Je pouvais entendre mon père, tourné de l’autre côté, le drap sur la tête, lui dire, Ça suffit ! J’ai pas envie d’entendre tout ça ! Pose ce truc et laisse-moi dormir, mais sans en penser moins, se demandant finalement s’il avait eu raison de me faire « confiance ».

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