L’œil des loups. Rim Battal. # 20

LES MOUCHES DE MES SOLEILS NOIRS, vingtième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Si les rapports quotidiens avaient repris avec ma mère, soutenus par la promesse secrète que je m’étais faite, celle de tout faire pour m’éloigner d’elle, de poser des distances dès que j’en serais capable, je n’ai pas pu reparler tout de suite à mon père. Deux semaines s’étaient écoulées sans un mot échangé, sans un regard. Sans les longues conversations que nous entretenions tous les jours, les courses que nous inventions pour discuter ou la vaisselle que nous faisions parfois ensemble, le temps de refaire le monde trois fois, mon père était plongé dans un vide abyssal. Et moi également. Je lui en voulais terriblement de ne pas m’avoir protégée de ma mère, ne pas avoir maintenu sa confiance en moi, contre vents et marées. Il avait lâchement laissé faire ma mère, lui avait cédé les rênes de cette affaire, du clope-gate, se sentant déjà dépassé, submergé par un écart qu’il n’avait pas vu venir, lui qui était si fier de ses filles, leur intelligence et leur douceur et la certitude qu’elles marcheraient éternellement dans les clous. Sans doute aussi accablé par les accusations de ma mère sur sa pseudo-complicité, son laxisme avec ses filles, Tu vois, je te l’avais dit. Laxisme qui n’était vrai qu’opposé à la dureté carcérale de ma mère dans la gestion de nos libertés individuelles et de nos hormones en ébullition, Elle va finir par revenir avec un ventre gros comme une pastèque, on aura l’air de quoi, à ce moment-là ?

Plusieurs jours plus tard, ma mère vint me voir. Allongée dans mon lit, sur le ventre, la tête qui pend par-dessus – ma position préférée à l’époque – je relisais Les hauts de Hurle-vent. Tout mon microbiote se hérissa en la voyant passer la porte de la chambre, je glissais rapidement le livre sous mon lit et m’assieds. Après un silence embarrassé de lui-même, elle me dit, Ils le demandent tous, tu sais, sans nommer ce fameux certificat.

– Quand j’ai rencontré ton père, on se connaissait depuis plusieurs mois déjà. On travaillait au même endroit. Il savait que je ne voyais personne. Que contrairement à toutes les autres collègues, on ne me connaissait pas un seul copain, pas un fiancé, pas un ex. Je venais travailler, sérieuse et appliquée, et je rentrais chez moi ensuite, en bus ou à pied, je refusais toutes les avances. Aucun homme ne pouvait se vanter d’avoir posé la main sur moi, pas même le petit doigt. Ton père le savait. On était sorti ensemble, après qu’il avait essayé de me draguer des mois et des mois, je lui ai bien signifié que si ce n’était pas du sérieux, je n’étais pas intéressée et que s’il l’était, sérieux et amoureux comme il le prétendait, il n’avait qu’à demander ma main à mon père. Ce qu’il a fait. Et sauras-tu deviner ce qu’il m’a demandé, le jour où il a fallu rassembler les documents nécessaires pour se marier devant l’3doul ? Devine.

Bien sûr que je le devinais mais je ne dis rien, je voulais que ça sorte de sa bouche, que ça lui arrache un tout petit peu la bouche. Je venais d’en faire un, malgré moi, je n’allais pas non plus chanter son nom tous les trois jours.

– Un certificat de virginité. Eh oui ! Il m’a demandé ça, tu réalises un peu ? Il m’avait bassiné avec tous les discours du monde sur la confiance qu’il avait en moi, son amour infini, sur sa modernité, son progressisme et à la fin, il m’a demandé un certificat de virginité. Comme tout le monde. C’est pour ma mère, m’a-t-il dit, soi-disant… pour sa mère… il était bien content quand je l’ai posé sur le bureau de l’3doul…si tu voyais sa tête… Il était comme un gosse…

– Pourquoi as-tu accepté ? lui demandai-je, sans conviction.
– Je n’avais pas le choix, me dit-elle.

Après tout, je venais, moi aussi d’accepter ce qui m’avait paru inacceptable et révoltant depuis le début et qui s’était avéré encore plus inacceptable et révoltant une fois que j’y avais cédé. Je m’étais pliée, j’avais abdiqué.

– Tu sais, j’ai des copines qui avaient fauté avant le mariage, elles ont quand même réussi à trouver des maris. Mais il n’y a pas un jour qui passe sans que leurs maris ne leur rappellent qu’elles étaient entamées quand ils se sont rencontrés. Qu’ils les ont sauvées de la rue, les traitent de prostituées, de moins que rien, comme si elles étaient des bouteilles de ketchup dont l’opercule avait été soulevé et le produit corrompu. Elles se prennent même des coups, sans broncher, devant leurs enfants. Je n’ai pas voulu de ça pour moi, je ne le veux pas pour toi.

Pendant qu’elle m’expliquait les nobles raisons pour lesquelles je m’étais fait tabasser, pour lesquelles j’ai dû subir un viol institutionnel, commandité par ma propre mère, je restai stupéfaite de ce détail que j’ignorais – et qui sans doute, maintenant que je me le remémore, contribua à retarder ma réconciliation avec mon papa. Ma mère avait les lèvres sèches, la voix qui vacille. Elle a rangé ses cheveux d’un blond cendré derrière ses oreilles et elle a pleuré. Ma mère n’a aucune pudeur émotionnelle. Elle pleure pour un oui ou pour un non, et cela ne la dérange aucunement de pleurer devant tout un stade. Il n’est pas rare qu’elle rajoute même une couche de plus en te disant, toi témoin de ses larmes, au cas où tu n’aurais pas relevé ses yeux humides et ses joues luisantes, bientôt trempées et salées, Regarde, je pleure...

– Regarde, je pleure, me dit-elle. J’en pleure encore.

Je voyais bien, oui, qu’elle pleurait. Bien sûr que je n’allais pas y couper, au spectacle de ses larmes qui tombent comme des pierres, je m’y attendais. Ce que j’attendais moins, ce sont des excuses, ne serait-ce qu’un pas en arrière, quelque chose comme un oui j’ai fait ça parce que je pensais le bien rangé de ce côté mais peut-être me suis-je trompée. Peut-être. J’ai bien fait, car elles ne vinrent jamais. Le récit de ce détail, de cette requête paternelle, me sembla constituer la pierre angulaire de la violence de ma mère – qui en avait pourtant vu d’autres déjà – et la façon dont elle vivait son couple et sa maternité. Sans, bien sûr, vouloir remonter plus haut, plus loin dans le temps, pour recenser toutes les formes de violences cumulées, sociales et financières, institutionnelles et administratives, physiques, que ma mère a dû subir directement ou dont elle a été témoin toute sa vie durant. Je n’étais pas sans ignorer non plus à quel point la nuit de noce de ma mère s’était déroulée pire qu’un cauchemar.

La nuit de noces de ma mère :

Après une grande fête – à ses frais – dans une salle des fêtes non moins grande, la grande famille avait accompagné les jeunes époux dans la maison de mon grand-père paternel. Une fois dans la chambre nuptiale, préparée à cet effet, plusieurs membres de la famille étaient restés devant la porte chantant et tapant dans les mains et sur les tambours : ils attendaient le drap nuptial. Drap blanc que ma mère avait brodé de vert, de ses propres mains, pendant une année durant, celle qui a précédé le mariage, chaque soir en rentrant de ce bureau où elle travaillait avec mon père, qui ne brodait rien mais allait plutôt nager ou jouer au football ou aux cartes sur la plage de son quartier. Les sœurs de ma mère signifiaient gentiment aux invités qu’il était temps de s’en aller mais ils restaient, ils campaient, sous l’insistance d’une des tantes de ma mère. Son fils était fou amoureux de ma mère, désirait plus que tout l’épouser. Mais ma mère ne voulait pas épouser son cousin. Et ne voulait pas de lui, tout simplement, cousin ou pas. Ce cousin, donc, avec sa mère, avaient maintenu tout ce monde, chantant et dansant, tapant dans les verres et jouant des ciseaux et des crotales. Mes tantes qui insistaient discrètement pour évacuer l’assemblée, s’étaient au final rendues ; on leur avait rétorqué, Pourquoi voulez-vous que l’on parte ? On a toute la nuit pour fêter le mariage et vous n’avez rien à cacher…

Si ?

Mon père avait fini par sortir le drap. Ainsi s’est déroulé le premier rapport sexuel de ma mère.

Dix mois plus tard, je naquis. Sans péridurale. Seize points de suture.

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