L’œil des loups. Rim Battal. # 21

« PARFOIS JE MENS… PARFOIS JE DIS LA VÉRITÉ », vingt-et-unième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Un jour, je devins artiste. Ce que j’avais toujours voulu être, après moult détours. Artiste et poète. «Une idée d’enfant» comme le dit si bien Marguerite Duras dans la bouche de sa mère à elle quand elle lui annonce qu’elle voudrait écrire. Je suis devenue artiste et j’ai raconté à ma mère, rougissante et fière, comment le roi du Maroc m’avait serré la main et félicité pour la qualité de mes pièces. Elle qui n’avait de cesse de me signifier son mépris pour ce – je cite – « hobby » qui m’empêche d’avoir un vrai travail, ce métier de clodos et de drogués (on ne peut pas vraiment la contredire, sur ce coup-là (au vu de la précarité fondamentale des artistes et des poètes et mon truc à moi, c’est l’intersectionnalité, on l’aura compris)), elle était enfin prête à accepter comme prestigieux ce métier difficile auquel je m’accrochais tant bien que mal, dans lequel enfin je me réalisais, me retapais. Le roi du Maroc, en personne, qui félicite sa propre fille pour sa participation à l’exposition inaugurale du Musée Mohamed VI qu’il avait appelé de ses vœux, c’était tout de même ce que la famille avait fait de mieux en terme de chic. Enfin, je m’entends.

Ma mère ne tarda pas à tomber des nues en visitant l’expo, dès son ouverture au public. Entre une photographie où une mariée avait les poignets enserrés dans des bijoux et une deuxième où la même mariée, les yeux injectés de sang, recrachait, face caméra, du lait, je ne peux qu’imaginer son choc lorsqu’elle reconnut son drap nuptial, son drap blanc brodé de vert, dressé sur une structure en bois et accroché au mur. Et en son centre, très pâle, une tache de sang. Je pense toujours « le drap nuptial de ma mère » mais en réalité, c’est, au même titre, celui de mon père, puisqu’ils ont été deux à s’y coller ce fameux soir, à passer à la casserole lors de cet after dramatique de leur fête de mariage. S’y coller, honorer cette première fois, peut-être plus vrai dans le cas de ma mère, avec des membres de la famille derrière une simple porte en bois à double battant, leurs oreilles collées aux murs, des tantes et des cousines, des oncles devant lesquels jamais on avait fait même la moindre allusion au sexe, à la sexualité, il fallait maintenant leur montrer la preuve qu’il y a eu rapport, que la mariée était vierge et que le marié a bien bandé. Cela me saute aux yeux, là, c’est drôle, en l’écrivant, je n’y avais jamais pensé, mon père sur ce drap, et je le découvre en même temps que vous, que ce drap, mon père l’a investi autant que ma mère, qu’il a sans doute gardé le même goût amer de cette nuit. Qu’il a peut-être rêvé d’autre chose pour sa première fois avec ma mère, lui aussi.

Mon père était là, accompagnait ma mère, ce jour-là, pour cette visite d’exposition, bien malgré lui, après l’en avoir dissuadée tant bien que mal, flairant le coup de théâtre. Il a fini par lui donner le bras, par précaution, pour l’empêcher d’éventuellement piétiner, dans une de ces colères fulgurantes qui lui font perdre le sens commun, des installations de Mounir Fatmi ou de cracher sur des peintures de Belkahia. J’imagine ma mère, éberluée, ne sachant que penser, offensée mais rongeant son frein puisqu’elle se trouve dans ce bâtiment intimidant tout de marbre vêtu, voulu par le roi, qui porte le nom du roi. Je l’imagine qui parle à peine, qui se tait pour la première fois ou alors qui parle, au contraire, pose des questions, accable mon père de questions auxquelles il n’a pas réponse, d’injures, lui imputant la responsabilité de cette éducation approximative dont voilà le résultat, de ne pas lui avoir donné seule la souveraineté sur le dressage des enfants « Moi, seule, j’en aurais fait une ingénieure ou un médecin », des idées de mère en somme, puis des reproches de toutes sortes, sur le rétroviseur de la voiture qui n’a pas été réparé, sur son gilet mal assorti à sa chemise, des reproches qui ont mille ans et plus aucun lien avec ce drap qui est devenu une œuvre et qui est beaucoup trop abstrait désormais. Mes parents n’ont aucune connaissance en art, tout le siècle dernier leur a échappé en terme d’art visuel ; ils en sont restés aux pompiers – par une volonté politique mais aussi un manque de sensibilité aux arts plastiques particulièrement, plus pointus sur la musique, et plus généralement par dédain pour tout ce qui ne rapporte pas d’argent et n’abrite pas du besoin.

Je n’ose pas imaginer mon père, homme pudique et discret, voyant là son intimité exhibée, appelée « une pièce », « ceci est une pièce de Rim Battal », sa gorge qui se serre, ses yeux qui se baissent ou se détournent et sans doute, pressant le pas pour sortir de ce sous-sol aux murs blancs et au sol cimenté sur lequel quelque chose de lui se brise. J’ignore ce que c’est, ce qui se brise. Peut-être qu’il ne s’est rien brisé ce jour-là – en tous cas, j’aime à le croire – que la brisure remonte à cette nuit de noce, où en lieu et place d’une première nuit d’intimité, où les corps se découvrent pour la première fois, se témoignent enfin par les gestes, par le toucher, l’amour qui les a poussé à se lier par un document officiel, mes parents se sont trouvés, à leur tour, coincés dans cette chambre, dans ce cul-de-sac, à devoir se justifier, ma mère sur sa vertu, mon père sur sa vigueur, tous les deux, faits comme des rats, dans ce piège glauque et injustifiable reconduit par un poids invisible et mystérieux, qui prend les conventions et les traditions pour épée, qui prennent elles-mêmes, les conventions et les traditions, la religion pour excuse et nos corps en otages et nos envies intimes aussi.

Mes relations avec mes parents n’ont jamais cessé de se déliter. Et il n’y a d’autre raison à cela que le cul. Mon sexe nous sépare, mes parents et moi. C’est aussi simple et dramatique que ça. Savoir que désormais le volcan ne dort plus empêche mon père de me serrer dans ses bras comme avant, de me témoigner, par des caresses de cheveux, des grattages de dos, sa tendresse, comme avant. Quand ma mère insiste aussi pour que je couche mes filles dans ma chambre conjugale – si l’on peut l’appeler ainsi, quand je vois l’indignation qu’elle n’arrive pas à maîtriser face à ce choix simple de les faire dormir dans une chambre à elles, je sais qu’il s’agit, pour ma mère, d’étouffer cette activité sexuelle qu’elle suppose, de mettre une barrière, même désespérée, même temporaire, celle des enfants qui dorment dans la chambre de leurs parents, deux ans, trois ans, gagner du temps.

On aura beau raconter ce que l’on veut, tourner autour des pots que l’on veut, tout reviendra toujours à ça, à l’origine, au sexe. Au sexe creux des femmes. A l’imaginaire matérialiste qui le réduit à un trou à barricader. Au désir occulté des femmes, comprimé et assujetti aux désirs et ambitions des autres, objet politique. Il ne s’agit pas de partager mon actualité sexuelle avec mes vieux mais seulement qu’ils acceptent cette chose naturelle et simple : leur enfant n’en est plus une. Leur enfant est une personne sexuée, et c’est ainsi. Que ce n’est pas grave. Que ce n’est pas écœurant. C’est la nature. Et maintenant, il s’agit d’être rassuré même, que tout aille bien pour leur fille.

D’un marron très pâle, dilué, la tâche de sang sur le drap nuptial de ma mère résulte d’une séance d’onanisme, lors d’une résidence à la Cité internationale des arts. Onanisme professionnel, entendons-nous bien, qui n’avait d’autre but que celui de produire cette trace. J’avais mes règles et j’ai appelé cette installation Parfois je mens… parfois je dis la vérité. Je l’ai fait sans état d’âme, sans vouloir venger personne, ni vouloir me venger de qui que ce soit. Ce beau drap exigeait un orgasme. Je le lui ai offert.

Ma mère ignore bien entendu d’où provient la tâche. Elle n’a jamais osé me le demander. Elle m’a simplement dit, sur un ton de reproche :

– T’as pas honte d’exposer mon drap, espèce de jinnyya ?
– Il est fait pour, non ? lui ai-je répondu. Tu l’as fait pour montrer à la famille que tu étais vierge, n’est-ce pas ? Eh bien, grâce à moi, tout le pays sait que tu étais vierge à ton mariage. Même le roi.

C’était l’hiver qui avait suivi cette exposition. J’avais quitté la maison familiale depuis longtemps, m’étais mariée et déjà à mon troisième mois de grossesse, c’est-à-dire, de nouveau dans les clous, digne enfin d’être écoutée ; j’ai tout fait bien. Ou presque, disons : j’ai tout fait bien sauf la carrière selon les standards familiaux. En tous cas, en apparence, tout prêtait à croire que j’avais retrouvé le droit chemin, les pires craintes avaient été enjambées. Ma mère était emmitouflée dans une robe de chambre en polaire made in Turkey et avait les bras croisés sur sa poitrine, les jambes surélevées sur un coussin, regardait distraitement la télé. Elle n’avait pas l’air très convaincue par ma démarche.

– Et Sa Majesté le Roi t’a félicité pour ça?
– Oui oui, je te jure : il m’a serré la main ! lui assurai-je. Il n’a pas dit, Au cachot ! en tous cas. La preuve, je suis là.
– Eh bien ! Soupira-t-elle. Parfois, on vit beauuuuuuucoup trop longtemps…

Mon père, quant à lui, n’a jamais évoqué le sujet. Il se contente de dire avec tendresse, en riant, quand je proteste parfois contre des propos sexistes que les membres de ma famille tiennent par réflexe, par habitude, par convention : Hadik ah ! eh toi ! C’est bon, on sait que t’es féministe !

Il serait juste, plutôt que de tout mettre dans ce tote bag étrange des conventions et traditions de questionner encore plus loin, de remonter encore le fil de cette tentative de compréhension, ce serait dommage de s’arrêter là et de remuer les traditions comme épouvantail ultime. Et c’est à ce niveau de la rivière qu’il va être le plus difficile, le plus cahoteux d’avancer vers la source. D’ailleurs, Ain Diab, nom du quartier de Casablanca où habitait ma tante, veut dire non pas « œil des loups » mais « source des loups », « œil » étant une traduction littérale mais on m’accordera bien la licence poétique et on me pardonnera ce demi-mensonge qui nous permettra ici de voir.

A la source, je vois, à la manière des voyantes, je vois dans mon corps-boule-de-cristal, je vois dans les silences, les demi-silences qui sont l’autre moitié des demi-mots, je vois, je vois par petits morceaux comme on verrait dans des miettes de miroir, je vois la crainte dans les soupirs, je vois des bouches qui s’ouvrent pour hurler, pour raconter mais ne racontent rien, je vois des guerres et des dépossessions, je vois des expropriations, comme dans des cartes ou peut-être je vois par flashs plutôt, comme on verrait la lumière à travers les mailles d’un tissu opaque, je vois la peur, je vois des femmes forcées et des fillettes violées, des petits garçons, je vois la douleur des hommes qui s’étaient donné pour mission de les protéger des autres, la douleur des mères de n’avoir pu, d’avoir failli, je vois leur bouches se tordre, leur épaules s’affaisser dans cet échec qui ne s’effacera jamais, cet échec qui désormais sera assis, parmi les êtres de chair, à table, on lui donnera un petit nom peut-être, je vois des envahisseurs et des guerres qui se font sur les corps des femmes, qui se mènent, des batailles qui se mènent dans le fin fond des vagins, je vois aussi des gifles données par des djinns qui sont des hommes dans le noir, près du puits, près des sources, des femmes, des filles, qui rentrent, la gifle à la joue, l’œil au beurre noir et la robe déchirée par le djinn, la voix qui mue, qui parle d’autres langue, pour dire sans dire, qui devient une voix d’homme ou d’oiseau écorché.

En nageant vers la source, à la source, je vois, sous l’eau, je vois des jambes qui remuent, qui n’ont plus de terre où poser pied, qui cherchent et la rive et le fond, je vois des jambes à qui on ne la fera pas, qui ne connaissent pas de barrière, qui rament avec moi vers la source pour y boire les grands mots, des mots à sauver de l’oubli, des mots aussi riches que le safran, des mots qui rient, des proverbes que jamais on ne pourra laver, lisser, des blagues qu’aucun agenda politique ne saura rendre polies, respectables, propres, des langues qu’on ne pourra pas couper pour si peu, si peu qui est tout, je vois des visages de la terre entière qui varient sur une même langue, sur une même carte, ventres qui s’agitent, des mains qui agrippent, des bouches qui se mêlent derrière les buissons et dans les champs de blé, des cheveux qui se découvrent et se détachent sous les oliviers, des ventres qui se soulèvent, qui aaaah, qui hennissent comme des chevaux, qui chantent la liberté et qui par couches, par petites touches, dressent la grande et millénaire fresque du cul.

Ce que je vois aussi, c’est mon visage choqué puis amusé, riant à en pleurer, derrière la vitre d’un petit taxi rouge, quelques années plus tard, lorsque Ain Diab m’ouvrira les portes de ses joies nocturnes, ses night-clubs où drogues et alcools coulent comme dans certaines descriptions que le coran fait de l’éden. Les touristes de France comme d’Arabie Saoudite, la jet set marocaine et les putes de tous les villages du pays, s’y bousculent tous les week-ends de l’année pour fêter le paradis en version démo. Ma sœur est à ma droite, sur la banquette arrière, dans une étroite robe à sequins. Elle rit en criant, Aaaah je vais me pisser dessus ! pendant que stupéfaite, je regarde cette vitre sur laquelle vient de s’écraser le vomi de Sora, assise à l’avant. Nous rentrons du Pulp. Il est 4h du matin. Nous avons bu de l’Absolut frelatée et trop chère jusqu’à n’en plus pouvoir. Le chauffeur de taxi – apaisé par un billet de vingt – lui répète H’all, h’all. Ma sœur et moi rions. Ma cousine en rira aussi le lendemain.

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