L’œil des loups. Rim Battal. # 22

CE FILM DONT JE NE SAIS PLUS LE TITRE, vingt-deuxième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Dans toute cette histoire, c’est sans doute ma sœur qui me fit le plus rire. Totalement désemparée au départ, elle avait beaucoup culpabilisé de m’avoir laissée seule dans ce tourbillon, mais j’avais insisté : il était hors de question que le père noël cessa d’exister deux fois pour mes parents, dans la même soirée. Le fait que je sois seule coupable à leurs yeux minimisait les violences pour moi et me permettait d’avoir un relais en la personne de ma sœur, une oreille, une négociatrice, une avocate en plus de mon frère qui avait, lui aussi, largement contribué à rebâtir la paix dans la maisonnée.

Ma sœur, qui était tout de même plus encline que moi à respecter les règles et observer, sans forcément être d’accord, les traditions, du moins en apparence, était venue me voir. Ses yeux brillaient. Cela faisait deux jours que j’étais retournée chez mes parents, que je ne quittais ma chambre que la nuit pour regarder Room raiders ou Next, émissions de dating à l’américaine ou encore Cristina Aguilera se trémousser en slip sur Voulez-vous coucher avec moi ce soir ?

– Tu te souviens de ce film américain qu’on avait vu y a longtemps? me dit-elle.
– On en a vu un paquet… lui répondis-je en regardant distraitement un énième clip sur MTV.
– Celui avec une femme accusée puis condamnée pour avoir tué son mari alors qu’elle n’avait rien fait, elle avait juste fumé une clope elle aussi, dit-elle en riant puis elle ajoute, voyant mon regard noir et mon rire inexistant : je rigole. Donc, cette femme, pendant tout le film, elle essaye de prouver son innocence et à la fin, après avoir galéré à mort, elle retrouve son mari dans un trou perdu au bord d’un lac, bien vivant, peinard dans une petite cabane, qui avait juste fait jouer des assurances où je ne sais quoi, une histoire de vengeance et de cupidité, je sais plus, sans se soucier de sa femme, qu’elle soit accusée à tort, qu’elle finisse sur la chaise électrique, bref, je ne sais plus exactement… en tous cas, elle le tue, je crois qu’elle le brûle vif dans sa cabane à la con et en gros elle va pas en prison parce que la justice… tiens-toi bien… ne peut pas condamner deux fois pour le même crime !
– Ah, si je me souviens… il était bien ce film mais je sais plus le titre… et alors ?
– Et alors, toi, t’as déjà été condamnée à faire un test de virginité, n’est-ce pas ?
– M’en parle pas steuplé…
– Si ! Je t’en parle. C’est ça ton injuste sentence. Du coup, maintenant, tu peux faire ce que tu veux…
– Ce que je veux…?
– Ben oui, tu peux faire uhum uhum. On ne va pas te demander des tests tous les jours non plus. Statistiquement, on en demande un sur une vie, en principe. Comme on vient de t’en demander un, c’est bon, c’est la fête du slip pour toi. Si on te soupçonne, tu dis « Ben c’est bon, je vous en ai déjà fourni un ! Je ne vais pas en refaire un tous les semestres ». Personne n’osera insister.
– C’est pas con.

C’était con, bien entendu. Mais je ne pensais pas que j’allais pouvoir rire si tôt de mon malheur. Et j’ai ri. Et ma sœur aussi. Et sur la chanson suivante, Survivor des Destiny’s child, on a dansé, comme Beyoncé, on s’est trémoussées et on avait l’impression d’être des stars, d’être aussi souples et bonnes qu’elles et la certitude qu’au bout, on allait devenir riches et libres et célèbres, exactement comme toutes les jeunes filles de notre âge au même moment.

Sans ce don pour la joie, cette fabrique constante de la joie, sans l’oubli, sans ma mauvaise mémoire qui me préserve de ruminer comme une vache, sans la solidarité de ma sœur, de ma cousine et mon cousin, sans mon frère, je ne sais pas ce que je serai devenue. Je veux dire : leur solidarité mais aussi leur absence de jugement, leur confiance, leurs rires à deviner ensuite ou écouter le récit de mes aventures, je ne sais pas ce que je serai devenue.

Je sais qu’il y en a d’autres, d’autres jeunes femmes, comme Hanane, d’autres filles qui n’ont pas une sœur aussi solide, un frère qui passe l’amour par-dessus tout, de la famille chez qui aller s’abriter un temps. Je sais l’angoisse de celles qui ont «sauté le pas» – et non pas «fauté» comme il se dit – parmi mes amies et mes connaissances, bien avant de se marier, par amour ou par curiosité, par désir ou par naïveté et qui sont ensuite passées par tous les cauchemars, la terreur,le mensonge, la dissimulation. Je sais toutes les techniques pour simuler la défloration spectaculaire, depuis la programmation de la nuit de noces pile à la fin des règles jusqu’aux petites gourdes remplies de produits toxiques rouges sang à insérer au fond du vagin juste avant le premier rapport, en passant par la reconstruction d’un hymen factice par chirurgie invasive. Je sais laquelle d’entre elles a fait quoi, laquelle a préféré négocier avec le futur mari, a plaidé le viol ou l’amour juvénile et l’ignorance et ce qu’elles supportent comme humiliations et violences en contrepartie encore aujourd’hui.

Longtemps, j’ai assisté à ça, impuissante et je n’osais pas leur dire, à mes amies, Mais pourquoi tu supportes ça ? Pourquoi tu acceptes de jouer le jeu ? même quand elles sont adultes, gagnent bien leur vie, qu’elles sont parfaitement autonomes et indépendantes, parce que je sais pourquoi elles le supportent et pourquoi elles jouent le jeu et la réponse est très simple et concrète : par amour pour leurs parents. Les parents font énormément de sacrifices pour leurs enfants mais l’on n’admet jamais, l’on ne conte même pas les sacrifices que les enfants font pour leurs parents, pour le meilleur comme pour le pire. Combien les enfants se renient, bifurquent, tournent le dos à leur être profond pour correspondre, renoncent pour être et rester au plus près de père ou mère, servir, adorer, ne pas décevoir. Combien les parents déforment leurs enfants au nom d’un idéal souvent discutable, contextuel, à la grandeur toujours relative, comment ils mènent leurs foies sur les brûlants pavés de leurs bonnes intentions. Et c’est encore plus vrai dans un pays comme le Maroc, qu’en Europe, où les rapports parents-enfants sont beaucoup trop charnels et passionnés, où les mères sont juives et les pères autorité suprême.

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