L’œil des loups. Rim Battal. # 23

MOISSONS, vingt-troisième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Parfois, je me regarde de l’extérieur et j’ai l’impression d’avoir traversé l’écran, de vivre aujourd’hui dans ma télé puisque les rues désormais sont celles où se sont déroulés les films de mon enfance, en tous cas, le décor se rapproche plus de New York et de Christmas que des ruelles et avenues de Marrakech que mon adolescence a parcouru sur une Peugeot 103, les poussières et les scorpions et les eucalyptus de Tan-Tan, les orties et le serpent qui mue de Benslimane. Les visages sont clairs, les costumes cinématographiques et l’amour, je le fais en français uniquement.

Ah putain oui, oh oui, encore, putain, oui, comme ça, oui, bouge pas, continue comme ça, oui, putain, ouiii c’est ainsi que j’indiquais à Z, avec l’absence de subtilité inhérente au cul et le langage réduit à son plus simple appareil, qu’il était sur la bonne voie pendant que sa tête enfouie entre mes jambes s’appliquait consciencieusement à me lécher les lèvres, me sucer, téter mon clitoris.

J’étais allée pisser dans les toilettes de son appartement, n’avait aucune intention de quoi que ce soit, lui non plus, on discute alors je laisse la porte ouverte, comme d’habitude, pour parler, je me sentais bien, je me sentais chez moi, il me dit, Tu fermes pas la porte ? J’ai dit , On discute là, non ? Il a répondu, Ah oui, t’es comme ça, toi ? Le dialogue passe avant la pudeur ! Ça m’a amusée alors quand j’ai fini, je suis sortie des toilettes en sautillant, mes collants sur les chevilles, ma robe remontée sur mes hanches, les poils à l’air et j’ai dit en riant :

– Je suis comme ça, oui. Ça t’excite ?
– Oui, ça m’excite. Tu m’excites toujours.


Je n’ai jamais su baiser utile. Faire bon usage, le meilleur usage de la sexualité. Aimer dans les clous, jouir dans les clous, je n’ai jamais su ou alors, c’est arrivé par accident. En bonne femme bien élevée, j’ai été éduquée à utiliser la sexualité comme une arme féminine dans un monde masculin. Les femmes disaient ça « un monde masculin », à l’époque, celle de mon enfance, dans les milieux où j’ai grandi, on ne disait pas capitaliste et patriarcal, on ne disait pas un monde de riches et de blancs, pas encore en tous cas, pas avec ces mots-là. Baiser, concéder son corps au mari, au plus offrant, est une manière de négocier sa vie. Négocier gîte et couvert, là où les femmes ne travaillaient pas encore vraiment ou alors n’avaient que des postes subalternes, dans un monde où l’organisation domestique de la vie, l’organisation intime, la parentalité, n’est pas encore reconnue comme un travail qui demande du temps et des qualifications particulières. Le cul, pour négocier protection, respect et respectabilité, la paix, la vie. Négocier d’être gardée et non pas remplacée comme une employée de maison, non pas renvoyée chez ses parents, dans un monde où les femmes divorcées sont les pires déchets, harcelées et convoitées de toutes parts comme un bout de viande, ne peuvent habiter tranquillement dans un appartement en toute autonomie, sans être craintes comme des voleuses de maris potentielles par les autres femmes, avec en plus, la terreur de perdre la garde de ses enfants, de les abîmer, ne pas avoir les épaules pour les élever comme il faut. Il fallait lutter, se taire, soigner et entretenir le mari comme une mère entretiendrait un gosse et s’entretenir pour rester aussi compétitive que toutes les putains, être gardée dans le foyer conjugal à coup d’enfants pour lester ce même mari qui pourrait encore avoir des vues ailleurs, parce que si le désir féminin n’existe pas, n’existe que pour assouvir le mari parfois, le subir discrètement, celui des hommes est amendé, célébré et craint. Je n’ai jamais su faire et je n’ai même pas vérifié si j’en étais capable à vrai dire, je n’ai pas pris la peine de vérifier. Ce n’était pas pour moi, pas dans ma nature que j’ai pourtant essayé de chasser, elle m’est toujours revenue dans les dents.

Combien de fois m’a-t-on dit, sur un ton de reproche ou de frayeur, parfois de déférence : Tu désires comme un homme, et combien de fois ai-je entendu, T’es un vrai mec, toi, en contexte de séduction. En vrai je désirais, désire, « comme tout le monde ». J’étais simplement un peu moins endommagée, moins formatée. J’avais, quelque part, par je ne sais quel miracle, réussi à préserver l’amusement enfantin, le jeu, dans ma sexualité. Quelque chose de lumineux avait survécu. J’avais juste, j’ai toujours juste, envie de rigoler.

– Lèche-moi alors. Le cul, lui dis-je, à ce jeune Z qui ne se fit pas prier.

Bientôt j’avais sa langue partout, quelques phalanges à peine par-ci ou par-là, puis sa bouche sur la mienne, je pourrais jouir d’un baiser quand la bouche est belle et généreuse de son temps, la langue fraîche et légère, les yeux riants et remplis de tendresse. Et puis ses cils qui clignent dans mon cou, sa respiration, pendant qu’écartée au possible je frotte son sexe sur le mien. Il n’y a pas de pénétration. Il n’y en aura pas et à aucun moment elle ne manquera à l’un ou à l’autre. Je jouis terriblement bien, il jouit aussi, de façon tout aussi intense. Me prend dans ses bras, puis on retourne travailler. C’est un ami, Z, avant tout. Je me demande si ma mère a déjà joui ainsi. Je me le demande souvent, me le demandais pendant une bonne partie de ma vie sexuelle et un jour, je sus, un peu, d’une certaine façon, lorsqu’elle me dit – je venais d’accoucher – C’est bien de faire des enfants jeune…

– C’est bien parce qu’après, il vaut mieux ne plus rien faire avec son mari passée 40 ans…
– Ah bon ? lui dis-je. Que se passe-t-il après 40 ans ?
– Tu ne le sais pas ? Le vagin est plein de maladies et de microbes que tu risques de passer à ton mari.
– Mais n’importe quoi ! Pourquoi tu dis ça ?
– Genre, tu ne le sais pas ! Eh bien, avec la ménopause, les règles ne sont plus là pour purifier le vagin tous les mois. Du coup, il ne faut surtout pas continuer à avoir des rapports… c’est pour ça que les femmes acceptent que leurs maris épousent une deuxième femme, plus jeune… que certaines prennent des petites bonnes… comme ça le mari peut poursuivre ses petites affaires sans quitter le foyer…
– Et il arrive quoi à l’homme après 40 ans ?
– Rien ! Que veux-tu qu’il lui arrive ?

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