L’œil des loups. Rim Battal. # 24

DANS MA BOUCHE LA CENDRE, vingt-quatrième épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Nous sommes sur la terrasse, il fait beau, un novembre au ciel bleu, rare pour ce Paris que j’ai appris à aimer. Je me liquéfie sur ma balançoire. Je suis assise sur une balançoire, en train d’allaiter ma fille de 3 semaines. J’aurais préféré qu’il pleuve, car dans pareilles situations, il pleut dans les livres comme dans les films. Un profond hurlement est contenu dans ma gorge, ronge son frein. Ma mère balaye ma terrasse. Elle ramasse les feuilles mortes et frotte les coins où la mousse grimpe un peu. Je suis désemparée; le temps ne correspond pas à la dramaturgie et cela me laisse perplexe, je ne sais comment réagir. Juste envie de hurler, sans le pouvoir. Entre ma mère qui vit dans un vaste mensonge et ma fille que je vais devoir maintenir dans le mensonge, le temps qu’elle prenne goût à la vie. Ma mère qui n’a – donc ! – jamais baisé plus de quelques fois avec son sexe de jeune femme avant qu’il ne soit transformé par la grossesse puis irrémédiablement défiguré par 16 points de suture lors d’un accouchement violent qui a failli lui coûter la vie, avant que son périnée ne se distende à jamais, m’apprend, plus ou moins, à demi-mots, qu’elle a cessé toute activité charnelle à 40 ans… J’essaye de rester calme, pédagogue. J’ai beau lui expliquer que c’est faux, que ça n’a pas de sens, aucune assise scientifique, aucune justice, elle ne me croit pas. Je n’ai pas le temps ni l’énergie de l’entraîner chez une sage-femme, chez quelqu’un, je ne sais qui mais d’autre que moi parce que je ne suis pas prophète en mon pays, mon pays qui est ma mère, pour qu’on lui dise la vérité, qu’on lui démontre que ce ne sont qu’inventions absurdes pour permettre aux hommes d’en prendre d’autres, de femmes, toujours plus jeunes, avant de les disqualifier de la même façon, les renvoyer à la honte d’avoir le sexe qu’elles ont, un sexe faible et malade en plus d’être faible, contagieux, purulent, qui sent… mais comment lui dire et est-ce mon rôle ? Quels mots utiliser ? Quelle langue ? Par où commencer ?

Dans ma bouche la cendre de la certitude dit qu’il est trop tard. Le sentiment d’avoir fait une découverte macabre. En voilà un cadavre ! Combien sont-elles dans le même cas, la même ignorance ? Je m’isole dans ma salle de bain, je prétexte une douche et je pleure. Quel gâchis, putain ! Quelle putain de monde de merde ! Je voudrais que ça s’arrête, ce cauchemar, qu’on en finisse, putain, que ça bouge, qu’il se passe quelque chose…

Soudain, je réalise le grand barrage qu’a été ma mère. Je vois ses bras ouverts, pleins de mythes et de mensonges pour nous protéger contre toutes sortes de violences. Celles de l’ignorance, d’abord parce qu’elle a placé les études avant tout. Celle du besoin. Je vois ses bras tantôt grands ouverts, tantôt à la barre, barreuse, timonière, manœuvrant dans l’adversité, esquivant les icebergs et prenant les hautes vagues, entourée de ses fantômes tous de sortie, négociant avec ses propres fantômes des moments de lucidité pour mener son escouade chérie jusqu’à ce qu’elle estime, avec ce qu’elle a appris, ce qu’elle est, ce qu’elle a compris du monde, comme un bon port. Ma mère, c’est Mabel, Gina Rowland dans Une femme sous influence, tout aussi fragile et abîmée. Tout aussi barge. Déformée. Sa violence est le résultat d’une violence plus grande, qu’elle n’est pas prête à regarder en face de peur de s’écrouler. Ma mère est déformée par tout un monde maintenu dans l’injustice, le patriarcat imbu de lui-même, un capitalisme égoïste et sourd. D’autres s’en sortent parce qu’elles sont plus nanties ou parce qu’elles n’ont pas la personnalité forte de ma mère, son feu qui jamais ne s’éteint – s’en sortent parce qu’elles écrasent, parce que d’autres soucis leur sont épargnés ou que leurs soucis sont si grands qu’elles soupirent et c’est tout. Ma mère est déformée parce qu’elle enrage de ce plafond de verre et de ces murs de verre contre lesquels elle s’est cognée toute sa vie. Je ne suis pas plus en dehors de cet aquarium qu’elle mais moi, maintenant, j’ai perdu cette virginité du regard, j’ai les outils, le savoir : je sais où nous sommes, je sais les mots, les concepts ; les mots et les concepts sont mes armes et mon armure. On ne me la fera pas à l’envers. Je me suis rassemblée poil par poil, petites parcelles de terres et de marais. J’ai décidé de mon toit. S’il fallait vivre dans une prison, je décorerais cette prison de poires, d’oiseaux en cage et de mobiles suspendus, de miroirs sans tain, de crachats exquis. Je danserais ma prison, je la posséderais autant qu’elle me possède, peindrais des étoiles à son ciel sans fin. Je me regarderais dans les yeux.

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