L’œil des loups. Rim Battal. # 25

Après trois mois, voici venu le dernier épisode du feuilleton L’œil des loups. Merci à Rim Battal pour ce beau feuilleton et pour cette belle aventure éditoriale!

MIROIR, Ô MON BEAU MIROIR, vingt-cinquième et dernier épisode de notre feuilleton L’œil des loups de la poétesse et plasticienne Rim Battal.

Pour des raisons de suspens haletant, le feuilleton est à lire dans l’ordre. Vous pouvez consulter les autres épisodes ici.

Photographie de Rim Battal (avec Guillaume Belveze) issue de la série alterer/desaltérer.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

Je vois ma mère, toute petite, toute seule aujourd’hui face à son What’s App, petite et réfugiées, elle et sa ménopause dans son peignoir à pois, made in Turkey, ses sandales en plastique qu’elle affectionne tant, ses chaussettes orange mécanique, vivant éloignée de nous, ma sœur, mon frère et moi-même, à la fois dans l’espace physique puisque nous sommes dorénavant dans des villes différentes, et dans l’espace des idées puisque nous avons, à la manière des branches qui jaillissent d’un même tronc, suivi les rayons qui nous appelaient à eux, différemment feuillolées. Nous sommes toujours là mais plus sous son joug, sous son œil impérial qui nous faisait frissonner, pour lequel nous étions forcément coupables de notre propre délinquance potentielle, notre autodestruction, c’est-à-dire tout désir individuel, toute envie qui n’était pas la sienne qui n’était pas celle de la tribu. Nous sommes loin de ses mains qui étaient là pour dresser, redresser, punir ou récompenser et tout le vocabulaire martial d’une éducation militaire qui n’était que la pointe visible de sa terreur du monde. Et pourtant, ses mains, je pourrais les dessiner les yeux fermés, avec leur arthrose et leurs veines saillantes, leur peau fine et dorée. Ses mains douloureuses qu’elle peine à déplier tous les matins.

Je vois ma tante Aida, veuve aujourd’hui, sans capital ni économies, qui a vu la vierge, qui a tout fait pour devenir riche et pas riche seule, riche avec les siens, pour les siens. C’était compter sans l’impossibilité d’aller où que ce soit sans réseau et sans nom qui pèse. Ma tante a cru en l’égalité des chances entre individus, a cru en son intelligence redoutable et en sa force de travail hors pair mais ignorait qu’il fallait plusieurs générations de capitaux, de noms emmêlés dans une quasi-consanguinité pour pouvoir tenir son rêve entre ses mains. Désertée de tous puisque Dame de fer, puisqu’elle ne pleure jamais, elle qui n’a plus le sous, tante Aida se bat tous les jours à 60 ans passés pour continuer à gagner sa vie, travaille comme dix dans des chantiers remplis d’hommes incompétents et d’analphabètes, battant les couloirs d’administrations remplies de corrompus et de sous-corrompus, toute une cascade de mains tendues, effet domino de la corruption dans les plus hautes sphères de l’état et de l’économie.

Je vois Hanane à chaque fois que je vois ces vidéos de plus en plus regardées de cheikhat de plus en plus populaires (chanteuses et danseuses marocaines, parfois courtisanes. Femmes magnifiques d’une grande beauté et liberté, certaines sont poètes aussi ). Je me vois l’appeler et la rejoindre dans une vie dont je n’avais pas les codes et me demande : aurais-je vaincu ou échoué ? aurais-je été l’hymne de quelque liberté nouvelle, quelque émancipation radicale ou simplement une danseuse ratée, précaire et malade, isolée, ballottée sans considération d’homme en homme, d’El Maati à un autre ?

Je vois ce drap que j’ai exhibé sur la place publique ; plutôt que raide, statique, intérieur, je le vois claquant au vent, fier et désormais libre, sans descendance, sans autre drap pour lui succéder. Loin de moi la volonté de régler des comptes ou laver du linge sale ou d’accuser qui que ce soit de quoi que ce soit. J’ai, un jour, fait un rêve. Je me suis réveillée avec ce rêve plein les yeux. Ce drap aura été le dernier du genre, le dernier à être brodé par cette lignée de femmes en tous cas. Ce drap a été muséifié ; c’est désormais une pièce de musée et non plus le réceptacle du sang des vierges et le lieu du sacrifice. Je voudrais que d’autres femmes le voient, comme je le vois, que d’autres mères le voient, comprennent de quelle violence, de quelle oppression ce drap est le nid et le cadre. Je voudrais que les futures et actuelles mères prennent les mains de leurs jeunes filles et leur disent, Arrête de broder ce drap. Va et vis, instruis-toi, sors jouer aux cartes ou nager. Lis et voyage. Cherche-toi. Ainsi je serai fière de toi et mon amour ne bougera pas d’un pouce, peu importe ce que tu te révèles être.

Voilà mon rêve.

Rim Battal, décembre 2019

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