« Tout ça pour ça » #2

Cette interview s’est déroulée en mars 2019 à Nantes, au bord du bassin Saint-Félix au son de l’hélicoptère de la police en position au-dessus d’une manifestation de gilets jaunes. Madeleine B. suit le projet Hymen redéfinitions quasiment depuis son début, elle avait envie de partager son histoire avec nous parce que celle-ci montre, encore une fois, à quel point l’intimité est politique.
Son histoire parle de la première fois, des représentations qu’on s’en fait avant et de l’impact de cette première fois sur la suite de la vie sexuelle.
L’objectif premier était de faire un feuilleton sonore, mais l’hélicoptère de la police en a décidé autrement, cette interview-feuilleton prendra donc une forme écrite.

Pour lire le premier épisode, c’est ici.

La première fois

Donc tu te pensais encore vierge malgré le fait d’avoir eu un rapport sexuel avec une femme. Pour le coup, cela est très lié à l’image qu’on a de la virginité (qui exclue toute possibilité d’une autre forme de sexualité que l’hétérosexualité).

Je fais une toute petite digression. Quand j’étais ado, j’ai vu ce film dont je ne sais plus la date de sortie, en tout cas il s’appelle Les silence du palais [Moufida Tlatli, 1994]. Je ne sais plus bien l’histoire de ce film, mais en gros : ça se passe au Maghreb, je ne sais plus quel pays, on suit surtout l’histoire d’une jeune fille et à un moment il y a cette scène, la première fois qu’elle fait l’amour, lors de son mariage, où toute la famille attend derrière la porte pour voir le drap. Est-ce que c’est dans ce film ou dans un autre ? Il y a aussi les vieilles routières qui préparent du sang de poulet au cas où il y ait un problème. Ce film, il m’a marqué. C’est pour ça que je voulais un isolement. Je voulais que ça n’appartienne à personne d’autre qu’à moi, ce moment.

Et du coup ce qui s’est passé, c’est que je l’ai bazardé, ce moment. En gros j’ai un peu fait n’importe quoi à Avignon. C’est la seule fois de ma vie où j’ai pris de la drogue tous les jours. Ça a été assez court, mais jamais je n’avais fait ça, je suis quand même quelqu’un de très raisonnable. Et puis je m’étais préparée, j’avais vraiment envie que ce soit super. Et en fait, j’ai fait l’amour avec un gars parce qu’il était d’accord [rires], que j’étais loin et que je ne connaissais que deux personnes, mais qui n’étaient pas là ce soir-là. Au sein du festival, j’étais vraiment en terra incognita. Ça a été un peu comme si j’avais décidé de me boucher le nez et d’y aller. C’était vraiment ça, comme si je sautais dans la piscine, j’en avais marre d’attendre et en même temps, j’ai bazardé ce moment.

Tu es allée à l’encontre de ce que tu imaginais à la base, à ce moment-là en tous cas ?

Oui, c’était dans une chambre d’internat parce qu’il était régisseur et il était logé par la compagnie. On travaillait pour le théâtre de la Colline de Paris – moi j’étais stagiaire, je n’ai même pas eu le droit à un logement. C’était dans une chambre toute petite. Quand on a fait l’amour, je me suis cognée la tête contre une des pauvres petites étagères qui étaient mal accrochées au-dessus du lit. C’était vraiment… Et surtout j’ai assez vite regardé s’il y avait une tâche sur le drap. En plus, je n’avais pas envie qu’il le voit … j’étais partagée.

Tu lui avais dit que c’était la première fois pour toi ?

Il l’a senti, il a senti que ce n’était pas facile pour moi, mais non, je ne lui ai dit que le matin. Mais un peu avec agressivité. Parce qu’en fait j’ai regardé à la fois pour le drap, et à la fois pour me dire « est-ce qu’il y a une trace de ça, de cette première fois ? ». Je ne sais pas si pour d’autres femmes c’est pareil mais, toute cette attente, c’est énorme.

Et tu avais besoin que ce soit concret ? Finalement le sang matérialise une forme de perte ou de gain si c’est pour aller vers une forme de féminité qu’on n’avait pas avant…

Oui, parce que sinon j’aurais eu l’impression d’être folle. Folle, parce que si ça se trouve j’avais déjà perdu… Là on parle d’un truc! En fait, à cette époque-là, c’était compliqué pour moi, je me demandais si je n’avais pas été violée quand j’étais petite. Je le suspectais parce que j’essayais de m’expliquer pourquoi c’était si compliqué. Avec le recul, je ne pense pas que ça me soit arrivé. J’avais besoin de m’expliquer la peur de l’intrusion, de la pénétration… je le voyais comme une soumission à l’autre, à l’homme.

Par contre, autour de moi j’ai eu beaucoup de jeunes femmes qui ont parlé de leur première fois en l’édulcorant. Par ailleurs, je pensais que c’était facile de faire l’amour. Et vu que pour moi ce n’était pas facile, je me disais qu’il y avait un problème. J’avais envie de voir ce sang. Après je suis allée voir dans la salle de bain, et effectivement j’avais un petit peu de sang mais c’était hyper léger. J’ai la muqueuse hyper fragile. Le truc qui m’a le plus bouleversée, c’est de me dire qu’en fait c’était nul et qu’en plus j’avais attendu tout ce temps pour ça ! Le gars, à la limite je m’en foutais, j’étais très froide après. J’attendais de l’affection, mais j’ai vite compris que ça ne viendrait pas. J’étais vachement déçue que ça ne soit pas vraiment un passage et qu’il n’y ait rien qui se soit ouvert en moi. Pour moi l’hymen c’est un truc visible, au niveau de sa forme, comme une toile tendue à quatre ou cinq points, et par lequel on peut voir la lumière si on est de l’autre côté,du côté du col.

Parce qu’il y a des trous ?

Parce que l’image pour moi, à l’époque, c’était une peau très fine. En même temps d’où venait le sang ? Je ne sais pas. Je voyais ça comme quelque chose de fin alors que ce n’est pas aussi fin pour que ça contienne du sang. Pour moi, c’était un passage. A partir du moment où l’hymen s’ouvrait, il y avait quelque chose qui s’ouvrait. Or j’étais déçue et je me suis sentie, comment dire ? Autant j’ai pu me sentir des fois forcée, même violée, par un des gars à qui j’avais dit « oui » mais en pensant « non » par la suite, autant là je ne me suis pas sentie violée par ce gars-là. Mais par contre, ça n’a rien ouvert en moi. La déception, c’est que j’avais nourri beaucoup d’attentes et qu’en vrai, il n’y avait rien…

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