« Tout ça pour ça » #3

Cette interview s’est déroulée en mars 2019 à Nantes, au bord du bassin Saint-Félix au son de l’hélicoptère de la police en position au-dessus d’une manifestation de gilets jaunes. Madeleine B. suit le projet Hymen redéfinitions quasiment depuis son début, elle avait envie de partager son histoire avec nous parce que celle-ci montre, encore une fois, à quel point l’intimité est politique.
Son histoire parle de la première fois, des représentations qu’on s’en fait avant et de l’impact de cette première fois sur la suite de la vie sexuelle.
L’objectif premier était de faire un feuilleton sonore, mais l’hélicoptère de la police en a décidé autrement, cette interview-feuilleton prendra donc une forme écrite.

Pour lire les deux premiers épisodes, c’est ici.

⁂ ⁂ ⁂ ⁂

La première fois, rite de passage ?

Tu pensais que c’était un passage. On voit bien que dans les récits, dans la manière dont on raconte les choses, c’est passer d’un état de femme à un autre. Presque d’un état de femme-enfant à un état de femme-femme, avec cette idée que c’est l’homme qui rend la femme femme. La question du passage, je la trouve intéressante. Et toi, tu l’avais fantasmé, à quoi t’attendais-tu ? Quelle image en avais-tu ? Tu avais alimenté quelque chose sur cette autre femme que tu trouverais derrière ?

Le truc principal à propos de ce passage, c’était que je pensais que je serais moins seule. Avant, ce qui m’habitait, c’était un grand sentiment de solitude. C’est pour ça que je me sentais davantage homme. Dans ma représentation d’adolescente puis de jeune adulte, l’homme avait une indépendance et surtout une liberté et une solitude beaucoup plus radieuses que celle de la femme. Moi je ne voulais pas être une femme parce que je me sentais une proie à certains moments, alors que je voulais jouir de la liberté dont jouissaient les hommes. Et je l’ai vécu : à 20 ans je suis allée faire un stage au Maroc, j’étais avec une amie, et j’ai vu comment on était des proies pour les hommes. Là, ça a été un choc culturel mais ça a aussi soulevé la question de ce que j’étais pour eux. Dans cette situation-là, il y a quelque chose qui s’est tendu en moi. Dans mes projections, le moment où ça allait s’ouvrir, j’allais être moins seule, j’allais pouvoir faire confiance. Cette confiance viendrait du fait que je n’avais plus à me protéger, parce que l’hymen me protégeait. Je me rappelle des images de la virginité, de récits autour de la ceinture de chasteté. L’ethnologie me plaisait. Je me rappelle que chez certains Indiens d’Amazonie la femme peut être nue mais porter une corde qui lui passe juste devant le pubis, et tant qu’elle a cette corde, un homme, même son mari, ne peut pas la toucher. Ça signifie « je ne veux pas ».

C’est volontaire ?

Oui, qu’elle soit vierge ou pas ! Moi, ces trucs m’ont marqués. Je pensais que ça me protégerait, et en même temps je lui donnais une dimension très forte de rituel, c’était un moment qui devait être précieux. C’était un rite de passage. Je ne disais pas ça à l’époque. Je disais que je voulais m’ouvrir. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Et après, j’ai mis énormément de temps à avoir de nouveau une relation sexuelle. J’ai dû avoir un arrêt de deux ans. Je ne sais plus très bien. Au moins d’un an, parce que je m’étais dit que si c’était ça… Je n’ai pas du tout vécu les images que j’avais en tête, et cette ouverture n’a pas eu lieu. Je n’ai pas trouvé ça douloureux, mais j’ai trouvé ça relativement violent dans le sens où je n’ai pas vraiment pris plaisir, alors que j’avais pris plaisir avec la femme.

Quand tu en parles c’est comme si c’était quelque chose de toi à toi… de toi-femme à toi-autre femme, fantasmée ou pas. Il y a beaucoup de femmes – ou c’est dans l’esprit ambiant – qui sont dans l’idée de faire un don, de donner sa virginité à quelqu’un. C’est très fort aussi, comme position. C’est lié à une personne, à un homme. Il s’agit de déposer quelque chose dans les mains de cet homme-là. Toi, dans ton expérience, ç’aurait finalement pu être n’importe quel homme, à qui tu aurais évidemment fait confiance. J’ai l’impression que tu as davantage été dans la position de prendre, comme si tu formulais un « donne-moi » je ne sais pas quoi.

Fais-moi accéder à cet autre état de femme, qui peut être pénétrée et donc aussi tomber enceinte.

… qui pourrait être le deuxième passage de la vie d’une femme du point de vue de son organe.

Je suis d’accord. Ce gars-là, le lendemain matin, il m’a montré les photos de sa copine pour me parler de sa vie. C’est là que je lui ai dit que c’était ma première fois. Il s’est senti hyper con, il a bredouillé. La fin du festival, c’était naze. Lui, il a essayé de m’éviter en toute gentillesse et moi, j’étais hyper méprisante.

Vous avez continué à travailler ensemble ?

Oui, mais on ne travaillait pas sur les mêmes horaires de plateau, donc ça allait. Moi j’étais déçue. Il y avait un côté « tu ne m’as pas donné ce que je voulais ». Je n’avais pas l’impression de donner quelque chose à quelqu’un. Pour moi, je n’ai rien offert, c’est mon corps et il m’appartient. Par contre avant cette première expérience, à 17 ans, j’avais eu envie de faire l’amour avec un homme, et il m’a refusé. Il n’a pas voulu faire l’amour avec moi. Par contre, quand j’ai voulu faire l’amour avec lui, j’étais amoureuse. Enfin, une forme d’amour, il y a plein de manières de l’être. Pour moi, c’était clair qu’il fallait qu’on fasse l’amour ensemble, il y avait quelque chose à unir. Et ça n’a pas eu lieu. Je ne me suis pas rendue compte que ça avait été horrible pour moi. La séparation a été très dure parce qu’on était dans un cercle d’ami.es, alors j’ai dû prendre mon rôle de celle qui allait bien et qui n’avait besoin de personne. Après, ce truc-là a disparu, je me suis dit « si ça n’a pas eu lieu avec cette personne, maintenant ça va m’appartenir à moi ». J’ai un rapport à la sexualité qui n’est pas vraiment dans le partage.

Pas tant dans la relation ? Parce qu’effectivement, elle t’a été refusée, la relation…Ce n’est pas rien.

Oui, et puis dans des conditions où on passait du temps ensemble, des week-ends ensemble, on avait une intimité. On pouvait être tout nus à se dessiner, à se regarder, à se toucher… Là, les conditions étaient réunies. Il n’y avait pas la peau de bête, mais il y avait du bois dans cette chambre, je crois ! [rires] Tout ça pour dire que – j’y ai repensé avant cet entretien – ça a beaucoup conditionné la suite.

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